Amazon aux États-Unis : une nouvelle donne pour le syndicalisme ?

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iconeExtrait de l’hebdo n°3775

La législation américaine n’est pas tendre envers les syndicats. Les employeurs ont bien plus de droits que les salariés, Amazon l’a démontré récemment. Le changement se trouve entre les mains du Sénat.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 27/04/2021 à 12h00

Les 5 800 employés de l’entrepôt Amazon de Bessemer, dans l’Alabama (photo), étaient récemment appelés à voter pour ou contre la mise en place d’un syndicat. Si le vote contre l’a largement emporté, l’histoire ne s’arrêtera pas forcément là…
Les 5 800 employés de l’entrepôt Amazon de Bessemer, dans l’Alabama (photo), étaient récemment appelés à voter pour ou contre la mise en place d’un syndicat. Si le vote contre l’a largement emporté, l’histoire ne s’arrêtera pas forcément là…© Bob Miller/The New York Times-Redux-RÉA

Le couperet est tombé le 9 avril 2021 : Amazon, aux États-Unis, restera pour l’instant une entreprise sans syndicats. Pourtant, la campagne en faveur de la création d’une structure dans un entrepôt de l’Alabama du commerçant en ligne a bénéficié d’un soutien historique : Joe Biden ! Au début mars, dans une vidéo postée sur Twitter, le président des États-Unis a déclaré que « chaque travailleur doit pouvoir librement choisir de rejoindre un syndicat ». « Il ne devrait y avoir aucune intimidation, coercition, aucune menace, ni de propagande antisyndicale », selon Joe Biden. Malgré ce message, les tentatives de créer des sections syndicales dans les entreprises ne devraient pas se multiplier à l’infini dans les prochains mois.

Quand le Président évoque les menaces ou la propagande antisyndicale, il fait référence à ce qui s’est passé chez Amazon. Ce qu’il faut savoir, c’est que dans la législation américaine, pour qu’un syndicat soit créé au sein d’une entreprise, il faut qu’au moins 30 % de ses salariés signent une pétition. Cela permet de déclencher l’organisation d’un référendum – pour ou contre l’implantation d’un syndicat. Ce vote est organisé par le National Labor Relations Board, une agence indépendante du gouvernement fédéral. Pour qu’un syndicat puisse s’implanter, il doit recueillir 50 % des suffrages exprimés.

Légales inégalités

1. Donna Kesselman a écrit pour le no 173 de la Chronique internationale de l’Ires l’article « Le bilan de la présidence Trump en matière d’emploi : quels défis pour les organisations syndicales ? ».

Mais lorsqu’il s’agit de mener la campagne électorale, employeur et employés ne sont pas sur un pied d’égalité. « L’employeur a une liberté totale d’expression et peut mettre en place des mesures d’intimidation, organiser la communication, tenir des réunions obligatoires, soit individuelles, soit collectives, où il peut faire intervenir des entreprises spécialisées dans l’antisyndicalisme. Ce qu’a fait Amazon », explique Donna Kesselman, professeure à l’Université Paris-Est Créteil, spécialiste du travail, de l’emploi et des relations professionnelles aux États-Unis1.

« Le but était d’effrayer les employés […]. Ils ont réussi à créer beaucoup d’anxiété », abonde Rebecca Givan, professeur à l’École de management et des relations de travail à la Rutgers University. Les travailleurs en faveur du syndicat « n’ont aucun accès à tous les salariés sur le lieu de travail », explique Rebecca Givan.

« Aux États-Unis, les spécialistes montrent que quand il y a une campagne antisyndicale, moins de la moitié des référendums aboutissent à un vote en faveur d’un syndicat. Quand il n’y a pas d’appel à une entreprise antisyndicale, 70 % des campagnes aboutissent », affirme Donna Kesselman. Et parfois, il faut s’y reprendre à plusieurs fois. Ainsi, en 2008, l’abattoir Smithfield Packing Co Inc, situé en Caroline du Nord, a réussi à établir un syndicat après quinze ans de bataille et plusieurs scrutins. Ce qui a fait leur succès, c’est d’avoir le soutien de la population locale. Dans l’entrepôt Amazon de Bessemer (Alabama), il s’agissait de la première tentative, et il a été difficile de mobiliser au-delà du lieu de travail. Mais les syndicalistes ne devraient pas en rester là…

Vers un renouveau syndical ?

Ailleurs, dans d’autres entreprises, ce qui s’est passé chez Amazon a pu décourager. « La peur règne aux États-Unis », souligne Donna Kesselman. Toutefois, « non seulement il y a un mouvement de renouveau syndical mais, surtout, le centre politique bouge à gauche, et ce, depuis les dernières élections ». Un renouveau qui remonte à 2012 et au mouvement « Fight for $15 », qui réclamait un salaire fédéral minimal de 15 dollars l’heure.

L’une des avancées majeures de ces dernières décennies concernant la syndicalisation est actuellement entre les mains des membres du Congrès. Il s’agit d’une proposition de loi d’un représentant démocrate intitulée « Protecting the Right to Organize Act » (dite aussi PRO Act) – en l’occurrence une loi relative à la protection du droit syndical. Cela ne remettrait pas en cause le système en deux temps (une pétition puis un référendum dans l’entreprise) mais pourrait mettre fin aux abus de la part des employeurs lors des campagnes syndicales, en renforçant les sanctions. Le PRO Act prévoit également d’élargir la base de syndicalisation et de faciliter l’exercice du droit de grève.

La difficulté d’obtenir une majorité

Adopté une première fois par la Chambre des représentants en février 2020, ce projet avait échoué à être adopté par le Sénat, à majorité républicaine. Réintroduit après les élections de novembre 2020, le texte a été adopté une nouvelle fois par la Chambre le 9 mars 2021… mais devrait une nouvelle fois échouer au Sénat. « Même s’il réussit à rallier tous les démocrates, ce qui n’est pas donné d’avance, il est peu probable que la loi bénéficie des 60 voix nécessaires pour repousser la procédure de blocage de la part des républicains », affirme Donna Kesselman. Seule perspective pour le PRO Act : revenir au Congrès après les élections de mi-mandat, prévues en novembre 2022, si tant est que les démocrates gagnent des sièges…

À propos de l'auteur

Fabrice Dedieu
Journaliste

Sans le PRO Act, Joe Biden pourra toujours réformer un peu. « Ce ne sera pas un changement tel que proposé par le PRO Act mais il peut y avoir quelques changements que le Président peut décider avec son pouvoir exécutif, sans le Sénat », estime Rebecca Givan. Par exemple, la façon dont les élections syndicales sont conduites au sein des entreprises. Syndicalisme Hebdo gardera donc un œil sur Washington D.C. !

Même avec un syndicat dans ses murs, l’employeur garde une longueur d’avance

Au-delà de la campagne syndicale, les entreprises restent très avantagées dans le cadre du dialogue social. Si un syndicat réussi à s’implanter dans une entreprise, la direction n’est pas obligée de signer une convention collective avec lui. Elle doit juste « négocier de bonne foi ». « Le devoir de négocier de bonne foi est une obligation de participer activement aux délibérations, de façon à signifier une intention de trouver un accord. Cela implique à la fois une ouverture d’esprit et un désir sincère de parvenir à un accord ainsi qu’à un terrain d’entente », indique sur son site internet le National Labor Relations Board. « Même avec un syndicat, il n’y a pas toujours de convention signée en fin de compte. Tout est fait pour favoriser l’employeur », résume Donna Kesselman.

Par ailleurs, les États-Unis ont une tradition de monopole syndical : l’organisation qui gagne le référendum dans une entreprise représente tous les salariés, même ceux qui ont voté contre, pour favoriser le rapport de force. Toutefois, ce droit syndical est entravé dans 27 des 50 États, avec des lois « Right to work » (droit au travail) : par cette législation, le salarié n’est pas obligé d’adhérer au syndicat qui a remporté l’élection – ce qui, mécaniquement, l’affaiblit.