Angélique Kidjo : Woman Nature

iconeExtrait du magazine n°474

Elle est l’une des voix d’Afrique les plus connues. Récompensée pour sa musique, la « diva » d’origine béninoise est aussi une figure incontournable de l’engagement pour les droits des femmes. Chanteuse, citoyenne engagée, Angélique Kidjo nous reçoit avec générosité et bonne humeur. Entretien

Par Maria Poblète— Publié le 28/05/2021 à 08h11 et mis à jour le 07/06/2021 à 12h10

Angélique Kidjo
Angélique Kidjo©Fabrice Mabillot

Comment vivez-vous cette période ?

C’est très difficile d’être coupée de son public et de ne pas tenir dans nos bras les êtres qui nous sont chers, la famille, les enfants nés cette année, les amis. Mais je ne pense pas qu’à moi. On en a encore pour longtemps, l’immunité planétaire est loin. La question de la vaccination dans les pays pauvres n’est pas réglée.

Je m’inquiète toujours du manque de solidarité entre les peuples, entre les gens. Allons-nous enfin sortir de nos réflexes individualistes ? Les inégalités me sont insupportables. L’épidémie les aggrave et crée de la violence, surtout envers les femmes. Je pense aux travailleuses essentielles, aux caissières, aux femmes de ménage.

Vous ne vous découragez pas ?

Oh non ! J’ai toujours espoir en l’être humain. En 2002, les pays des Nations unies ont signé une résolution pour renforcer les droits des enfants, notamment contre le travail forcé, la maltraitance. On m’a demandé d’être ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef. J’ai accepté et je suis partie sur les routes, en Afrique, en Tanzanie auprès d’enfants malades du sida, dans les camps au Soudan. Je n’ai jamais vu autant d’horreurs et de douleur. Je me souviens de ces femmes soudanaises qui avaient tout perdu, qui nous racontaient les viols et les atrocités. Pourtant, elles me disaient qu’elles ne voulaient pas être considérées comme des victimes mais voulaient retrouver une vie normale et élever leurs enfants. Elles ne lâchaient rien. Elles disaient que demain sera meilleur. C’est comme les jeunes enfants soldats après le conflit en Ouganda à qui on a volé l’enfance. Avec eux, j’ai compris que rien n’est jamais perdu, que la résilience existe, que l’espoir vit.

“C’est le dialogue qui va nous sauver. J’en suis convaincue, un artiste n’a rien à voir avec la haine. Il faut dépasser la colère, la transformer.”

Vous n’avez jamais cessé depuis, notamment en créant, en 2006, la fondation Batonga, qui accompagne les jeunes filles vulnérables…

Les femmes font l’Afrique. Quand l’une d’entre elles est éduquée, c’est toute une collectivité qui progresse. L’éducation, et en particulier celle des filles, doit être une priorité absolue. C’est le socle, la base. Tant que ce ne sera pas le cas, la justice et la paix ne pourront pas régner dans le monde. Bien sûr, il y a eu des avancées, c’est indéniable, mais la pandémie provoque des pas de géant en arrière. Il va falloir être attentif et relever les manches. Il reste tant à faire.

Angélique Kidjo
Angélique Kidjo© Fabrice Mabillot

Revenons à vos origines, à votre enfance au Bénin. Vous avez été élevée dans une grande liberté par des parents féministes. C’est étonnant, non ?

Mon père nous disait, à mes sept frères et mes deux sœurs, que la seule richesse était l’éducation. L’unique contrainte était de nous retrouver ensemble aux repas.

Et là, tous les sujets étaient abordés, sans tabou. Mes deux parents n’ont pas connu leur père et ont été élevés par des femmes puissantes qui se sont battues pour leurs enfants, en travaillant durement. Ils nous ont appris à être responsables et indépendants, filles et garçons. Les voisins insultaient ma maman parce qu’elle envoyait ses fils au marché et qu’ils savaient coudre, faire la vaisselle et la lessive. Ils lui disaient qu’elle les transformait en filles. Elle a tenu bon. Elle en riait même. J’ai eu une enfance joyeuse et libre.

Vous commencez à chanter très jeune et, à 15 ans, vous écrivez une chanson sur l’apartheid. Vous étiez déjà en colère ?

Très ! J’étais furieuse. J’avais vécu dans la tolérance. Et là je découvrais l’horreur. C’était quoi, ces absurdités, ces mensonges ? J’ai compris que la couleur de ma peau pouvait être un danger. J’ai alors écrit une chanson pleine de rage contre les Blancs. On a eu une vive discussion avec mon père, à qui j’avais fait lire le texte. Il m’a interdit d’aller vers la haine et la violence. Il m’a convaincue. Je ne voulais pas d’un monde en guerre – nos différences sont nos forces, pas nos faiblesses. J’ai réécrit ma chanson. Ce moment est fondateur. Depuis, j’essaie de trouver une façon d’avancer. On peut, on doit être en colère mais quand elle se transforme en violence contre autrui, il n’y a pas de solution. C’est le dialogue qui va nous sauver. J’en suis convaincue, un artiste n’a rien à voir avec la haine. Il faut dépasser la colère, la transformer.

“On ne peut pas tout attendre des gouvernements. Nous sommes responsables du manque de respect de la nature.”

Chanter est-il pour vous un engagement ?

C’est une responsabilité et un partage. Je ne pourrai jamais rester les bras croisés, attendant que les choses s’arrangent et que la vie soit moins dure pour mes semblables. Ma place est dans l’endroit où il est nécessaire d’aborder les sujets, même ceux qui fâchent. En Afrique, il y a des paysans qui se retrouvent sans domicile fixe dans les grandes villes. Le réchauffement climatique crée la famine, des réfugiés, des désastres humains.

En Europe, les problèmes sont là. Cette insensibilité et cette indifférence face à ce qui se passe sont plus inquiétantes que le changement en lui-même.

On ne peut pas tout attendre des gouvernements. Nous sommes responsables du manque de respect de la nature.

C’est le thème de votre prochain album, Mother Nature…

J’ai commencé à l’écrire à l’été 2019, c’est une lettre d’amour à la Terre-mère. Le changement climatique, la destruction des ressources sont des problèmes qui impacteront

les générations futures, et je ne voulais pas parler en leur nom. Alors j’ai invité des artistes de la jeune génération africaine pour évoquer leurs préoccupations.

La première personne avec qui j’ai parlé est Yemi Alade, la chanteuse nigériane. Il y avait eu un mouvement de jeunes contre les violences policières. C’était atroce. Il fallait se mobiliser, mais sans violence.

On a écrit « Dignity » puis tourné un clip. C’est une chanson contre la brutalité mais il s’agit aussi de la façon dont nous devons nous traiter les uns les autres, la nature, avec dignité. Si nous ne pouvons pas voir la dignité que Mère Nature nous a donnée, alors comment pouvons-nous marcher la tête haute ?

Ce nouvel album est-il un dialogue des générations ?

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© DR

C’est une promesse que j’avais faite en recevant mon quatrième Grammy Awards, en 2019, pour Celia, l’album consacré à la diva américano-cubaine Celia Cruz : rassembler l’Afrique en dehors des frontières coloniales, générationnelles et linguistiques. Pendant des années, mon seul but était de composer la musique qui me rendait heureuse et représentait sincèrement qui j’étais mais, au fil du temps, j’ai eu envie d’aller à la rencontre d’une nouvelle génération d’artistes. Ils sont sur ce disque et ça me remplit de joie.

Un disque né du confinement…

On n’avait pas le choix. Nous étions chacun chez nous mais ensemble. Mother Nature a été une échappatoire salvatrice au milieu de la pandémie. Cette unité, cette solidarité, cette humanité que j’ai ressenties au travers de toutes ces collaborations m’ont donné beaucoup de force. D’une certaine façon, le fait de ne pas être dans la même pièce a donné encore plus d’urgence au projet. Si nous voulons retrouver un sentiment de normalité, il faut que nous puissions tous chanter et danser.

Si cette pandémie nous a bien appris quelque chose, c’est que nous faisons partie du même écosystème. Cette planète, c’est tout ce que nous avons. Pour assurer notre propre survie, nous devons reconnaître cette humanité que nous avons en commun et apprendre à vivre ensemble. Il n’y a pas d’autre solution.

Je chemine avec… Angélique Kidjo (un livre d’entretiens menés par Sophie Lhuillier) est destiné à la jeunesse. La chanteuse multiprimée se confie avec générosité et revient sur son parcours. Elle donne aussi des conseils aux jeunes : « Ne cédez jamais et ne considérez pas vos échecs comme définitifs. » De la même manière, c’est un message d’espoir qu’elle lance dans son album Mother Nature. Solaire, dansant, puissant, vibrant, il ne laisse pas indifférent ! La chanteuse s’est également jointe au réalisateur français Yann Arthus-Bertrand pour le tournage d’un court métrage intitulé Mother Nature (Mère Nature). Une œuvre engagée, transgénérationnelle et musicale.

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