Aperam : une mobilisation inoxydable pour préserver l’avenir d’un site

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iconeExtrait de l’hebdo n°3781

La section syndicale CFDT du site Aperam de Gueugnon se bat depuis des mois afin d’obtenir de la direction une communication sincère et complète concernant le projet de délocalisation d’un tiers de la production vers la Belgique et les investissements envisagés pour l’avenir de l’usine. Rencontre avec des militants déterminés.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 08/06/2021 à 12h00

L’équipe CFDT Aperam de Gueugnon.
L’équipe CFDT Aperam de Gueugnon.© DR

Dans l’ouest de la Saône-et-Loire, au bord de l’Arroux, se trouve un site industriel qui fêtera bientôt son tricentenaire. Les Forges situées à Gueugnon ont fait la renommée de la ville, qui a affiché pendant des années à ses entrées un panneau indiquant qu’elle était la « capitale mondiale de l’acier inoxydable ». Désormais, l’usine, qui emploie environ 700 salariés, est sous le pavillon d’Aperam. Et un conflit relatif à l’avenir du site oppose la direction aux salariés : une partie de la production doit être délocalisée dans une usine du groupe située en Belgique, décision qui menace 110 emplois.

“Ce n’est pas tellement dans nos habitudes de fonctionner en intersyndicale, mais quand l’heure est grave, il faut savoir dépasser les clivages.”

Fernando Araujo, délégué syndical central CFDT

En mai, la section s’est réunie pour examiner un tract, conçu en intersyndicale avec la CGT, qui doit être diffusé très rapidement aux salariés. Le document fait le point sur les dernières discussions avec la direction… et ce qu’il reste encore à faire. « Ce n’est pas tellement dans nos habitudes de fonctionner en intersyndicale, souligne Fernando Araujo, le délégué syndical central CFDT, mais quand l’heure est grave, il faut savoir dépasser les clivages. » Au cours de la discussion, les avis divergent. « Moi, le tract me convient bien », lance Maurice Barbacane, élu CSSCT (commission santé, sécurité et conditions de travail). « On n’annonce rien », constate un autre militant.

Selon Olivier Reynaud, responsable de la section de Gueugnon depuis septembre 2020 et élu au comité social et économique (CSE), ce tract offre « une sorte de porte de sortie » en proposant aux responsables d’Aperam des négociations, alors que le bras de fer dure depuis plusieurs mois.

Un projet industriel qui inspire le doute

Dès 2018, Aperam a investi dans son site belge de Genk pour créer une ligne de production d’acier inoxydable. Inquiète, la CFDT d’Aperam Gueugnon alerte à plusieurs reprises direction et salariés sur le préjudice que cet investissement pourrait faire subir au site bourguignon. En vain. « Dans la section, on n’y croyait pas trop », reconnaît Jean-Marc Taccard, également élu à la CSSCT, la direction ayant toujours affirmé que cette « concurrence » n’entraînerait jamais la moindre conséquence pour Gueugnon. En septembre 2020, les masques tombent : la direction annonce qu’un tiers de la production de Gueugnon (environ 80 000 tonnes) doit être transféré à Genk, ce qui met la section en état d’alerte. Sans ces 80 000 tonnes, impossible d’absorber les coûts fixes du site.

« Mais la direction nous assurait qu’elle avait un projet de substitution », se souvient Philippe Rizet, représentant syndical au CSE. Il s’agit de recentrer le site de Gueugnon sur certains produits, notamment le recuit brillant, un type d’inox que l’on trouve dans les appareils électroménagers, par exemple. Un investissement de 30 millions d’euros est d'ailleurs prévu à cet effet.

« Ils nous présentaient une idée générale et voulaient l’avis du CSE. Lorsqu’on a demandé les documents, le projet n’était pas construit, les investissements nécessaires n’étaient pas sur la table. Mais il était certain que nos tonnes partaient pour la Belgique. On allait droit dans le mur ! », affirme Jean-Marc Taccard, qui ajoute : « La direction n’a jamais voulu démontrer que ces nouveaux investissements allaient absorber les coûts fixes. » Le projet industriel s’accompagne d’une suppression de 110 emplois, sous la forme de départs aménagés et accélérés en fin de carrière, sans aucune GPEC. Soit une lourde menace pesant sur le savoir-faire du site.

Des questions restées sans réponses

Les organisations syndicales tentent d’en savoir plus, questionnant inlassablement la direction, qui reste muette. La bataille s’engage alors sur le terrain judiciaire. La direction conteste la nomination d’un nouveau cabinet d’expertise au comité social et économique central (CSEC) – le précédent ayant produit un rapport jugé non satisfaisant par les organisations syndicales – et la lettre de mission confiée à l’expert.

Selon l’avocat des élus, la direction ne donnerait pas les informations nécessaires et suffisantes, concrètes et loyales pour que le CSE et le CSEC puissent donner un avis éclairé. Les élus ont intenté une action en justice contre la direction. Le tribunal de Bobigny doit trancher d’ici au 22 juin. Quoi qu’il en soit, il y aura un avant et un après : « Qui pouvait imaginer qu’on allait vers ces dérives ? Un fossé s’est ouvert entre la direction et les représentants du personnel », estime Franck Bouton, lui aussi élu CSE.

Mais la bataille se joue également sur le site bourguignon, avec les salariés. En janvier, la CFDT et la CGT font front commun, estimant que « les analyses que nous faisions étaient identiques », souligne le délégué syndical central. Le personnel, lui, est mobilisé à partir de mars, avec une grève « en cascade », dans les différents secteurs de l’usine, et des assemblées générales régulières. Une manifestation est même organisée, réunissant 450 personnes dans les rues de Gueugnon, le 22 avril. Une réussite pour les militants.

“Des choses positives peuvent arriver”

Et elle semble avoir fait de l’effet du côté d’Aperam, observe Fernando Araujo : « Le ton a changé, ils sont plus fébriles. Pour devenir leader mondial du recuit brillant, il faut un nouvel outil stratégique qui donne de la brillance au métal. Celui de Gueugnon a presque cinquante ans. Mais là, ça y est, une étude est lancée pour ce nouvel outil. Ils semblent enfin vouloir se donner les moyens. »

À propos de l'auteur

Fabrice Dedieu
Journaliste

Finalement, la reprise économique pourrait remettre en cause les plans de la direction… et donner raison aux syndicats. Les départs en retraite pourraient bien être compensés par des embauches, explique Olivier Reynaud : « La conjoncture laisse entrevoir que des choses positives peuvent arriver. Toutefois, avec ce que proposait jusque-là la direction, on était dans des investissements d’accompagnement à Gueugnon, pas dans du tout neuf. Ce qu’ils nous annoncent, ça fera perdurer nos productions mais ça ne modernisera pas le site. » Le combat continue.

La bonne santé d’Aperam

Aperam se porte bien (tout comme le site de Gueugnon). L’entreprise a même annoncé « le meilleur trimestre » de son histoire (elle a été créée en 2011) pour les trois premiers mois de 2021. Le bénéfice net du groupe est de 116 millions d’euros (pour un chiffre d’affaires de 1,177 milliard d’euros), contre 29 millions d’euros au premier trimestre 2020 (et un CA de 1,049 milliard d’euros). En outre, 493 milliers de tonnes d’acier ont été expédiées durant le premier trimestre 2021 contre 438 milliers de tonnes au premier trimestre 2020. Selon le communiqué publié par l’entreprise, « les volumes se sont renforcés très nettement » en Europe, et le carnet de commandes « indique des volumes solides et de meilleurs prix pour le deuxième trimestre ».

Une grande partie des salariés d’Aperam Gueugnon se sont mobilisés le 22 avril dernier, en défilant dans les rues de la ville.
Une grande partie des salariés d’Aperam Gueugnon se sont mobilisés le 22 avril dernier, en défilant dans les rues de la ville.© DR