Camille Schmoll: “De plus en plus de femmes partent seules”

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Migrants : France, terre d’écueils

Camille Schmoll est géographe, spécialiste des migrations.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 02/04/2021 à 08h00

Camille Schmoll, géographe, spécialiste des migrations.
Camille Schmoll, géographe, spécialiste des migrations.©DR

Quelle est la part des femmes dans les migrations ?

En 2019, les migrants en Europe étaient à 51 % des femmes. Pourtant, la représentation commune et médiatique que l’on a des migrations reste très masculine. Les premières recherches sur les migrations ont eu tendance à invisibiliser les femmes. Même pendant les Trente Glorieuses, il y avait beaucoup de travailleuses, des ouvrières ou des employées domestiques. Mais l’image de la travailleuse était délaissée au profit de celle d’épouse et de mère de famille.

Les femmes sont nombreuses à tenter la traversée de la Méditerranée ?

Elles sont nombreuses sur ces embarcations, environ 15 à 20%. On estime qu’elles sont sans doute plus nombreuses en amont car beaucoup d’entre elles meurent en route, plus que les hommes… Depuis quelques mois, on voit une augmentation du nombre de femmes qui partent, notamment d’Afrique subsaharienne.

Quelles sont les raisons de leur départ ?

Ce n’est pas si évident de catégoriser parmi ces migrants ceux qui relèvent du droit d’asile tel que défini par la convention de Genève ou des raisons économiques. Quand on examine leur trajectoire, qui est souvent très longue, les motivations s’articulent et peuvent évoluer. Certaines fuient les violences. C’est le cas des Érythréennes, qui vivent dans la pire dictature du monde, ou des Somaliennes, qui ont vécu la guerre civile et sont menacées par les milices shebabs. Dans d’autres pays, les femmes décident de partir pour des raisons économiques ou des questions liées au genre. Pour fuir un mari violent ou un mariage arrangé,ou permettre à leur fille d’échapper à un mariage forcé ou à des mutilations génitales.

”(…) C’est dû à l’évolution du statut de la femme dans les sociétés d’origine.”

Les femmes partent seules ?

On voit ces dernières années une augmentation des femmes qui partent seules ou avec leurs enfants. De façon assez surprenante, c’est dû à l’évolution du statut de la femme dans les sociétés d’origine.

Ce sont souvent des femmes qui ont acquis une certaine indépendance, parfois séparées ou célibataires. Leur position est paradoxale car elle résulte d’une forme d’émancipation et, en même temps, elles ne sont pas tout à fait acceptées. Elles vont chercher leur place ailleurs, dans un autre pays.

Quelles sont les conditions de leur bonne intégration ?

À propos de l'auteur

Marie-Nadine Eltchaninoff
Journaliste

On oublie trop souvent la dimension relationnelle, qui est très importante dans l’accueil et l’intégration. Les amis, les anciens voisins, les copines de classe constituent le premier entourage qui va permettre d’accéder à un logement et du travail, à l’autonomie. Il faut arrêter de penser que, parce qu’ils ont vécu des choses horribles, les gens sont dénués d’initiatives et de projets. Je vois des femmes arrivées en Italie et qui passent deux ou trois ans dans les limbes, sans qu’il ne soit statué sur leur situation. Cela les vulnérabilise.
Si on prenait en compte leur histoire, en commençant par soigner leur trauma, en s’appuyant sur leur esprit d’initiative et leurs désirs, leur intégration serait plus facile. C’est ce que le règlement de Dublin [qui établit que les demandes d’asile sont traitées dans le premier pays d’arrivée dans
l’Union européenne] ne permet pas à l’heure actuelle.