Culture : l’interminable tunnel sanitaire

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iconeExtrait de l’hebdo n°3773

Le secteur culturel paye la pandémie au prix fort, enregistrant 12 milliards d’euros de pertes en une année. Le coût est aussi social et humain. Les 2 milliards prévus au plan de relance risquent de ne pas suffire à assurer l’avenir.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 09/04/2021 à 12h46 et mis à jour le 13/04/2021 à 09h28

En novembre 2020, sur les marches de l’Opéra Bastille, à Paris, des intermittents et personnels du monde de la culture simulaient leur mort. Depuis, l’activité n’a pas repris, ou de manière parcellaire.
En novembre 2020, sur les marches de l’Opéra Bastille, à Paris, des intermittents et personnels du monde de la culture simulaient leur mort. Depuis, l’activité n’a pas repris, ou de manière parcellaire.© Simon Lambert/Haytham-RÉA

Théâtres et cinémas fermés, musées vides, trésors du patrimoine sans visiteurs pour les contempler, festivals et concerts sans cesse reportés puis annulés… Depuis plus d’un an, le secteur des industries culturelles et créatives est à l’arrêt ou presque. La majeure partie – qui concerne le spectacle vivant ou le patrimoine, notamment – l’est totalement, tandis que les secteurs du livre ou de l’audiovisuel tirent un peu leur épingle du jeu.

Toujours pas de perspective de reprise

Pour le monde de la culture, qui pèse 2,3 % du PIB de l’économie française et emploie 670 000 personnes, dont un tiers travaille comme indépendants (soit un total de 2,5 % de la population active), la crise de la Covid est une catastrophe qui semble n’avoir pas de fin. Pas la moindre perspective de reprise n’est pour l’instant évoquée, même si le ministère de la Culture devrait « faire des annonces autour de la mi-avril », note René Fontanarava, secrétaire national (branche culture) de la Fédération Communication, Conseil, Culture (F3C).

Il faut dire que l’espoir donné à la fin 2020 par la ministre Roselyne Bachelot – qui avait promis une réouverture des lieux de culture en décembre 2020 –, rapidement douché, a sapé la confiance. « Nous n’avons aucune vision quant à la reprise possible », se désole René. Pour les festivals, dont la programmation se prépare des mois à l’avance, comme pour les autres lieux de culture, on navigue à vue. Ou plutôt on a jeté l’ancre sur un fond de désespoir. « Pour de nombreux festivals, comme celui d’Avignon, entre autres, une annulation deux années consécutives serait catastrophique. » Catastrophique pour les compagnies, les acteurs, les artistes, les musiciens, mais aussi pour tous ceux qui vivent indirectement de ces événements : les commerces, l’hôtellerie et l’industrie touristique dans son ensemble. Car ce sont de véritables écosystèmes qui se sont créés autour de festivals (Bourges, La Rochelle…) ou d’événements culturels.

De graves conséquences économiques

Malgré les aides d’urgence mises en place par le gouvernement en 2020 (mobilisation de 856 millions d’euros d’aides spécifiques pour la culture, auxquels s’ajoutent les 949 millions pour l’année blanche subie par l’intermittence et des « aides transversales » [activité partielle, fonds de solidarité, prêts garantis…]), la F3C estime qu’« environ 30 % des 25 000 compagnies pourraient disparaître. La fermeture de lieux est aussi inéluctable ». Quant à la production audiovisuelle, si les tournages ont pu se poursuivre malgré les restrictions sanitaires, « 200 films attendent sur les étagères. Et quand on sait que la durée moyenne d’un film à l’affiche est de trois semaines, il est évident que beaucoup ne verront jamais le jour ». Les producteurs et distributeurs ne rentrant pas dans leurs frais risquent de ne pas avoir les fonds permettant d’investir dans la création de futures œuvres…

Un dialogue social à la peine

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

Les conséquences sont également sociales et humaines. « Les gens sont terriblement anxieux face à l’avenir. Ils se demandent ce qu’ils vont devenir », explique René. Le Numéro Vert mis en place par les partenaires sociaux du secteur reçoit de plus en plus d’appels, parfois de détresse. Et alors que les 2 milliards d’euros du plan de relance ne suffiront sans doute pas à combler tous les besoins, le ministère de la Culture semble n’avoir pris comme interlocuteurs que les représentants des employeurs. « Nous n’avons jamais pu parler de la relance et de comment on l’envisage », regrette René, pointant un « dialogue social inexistant ». Passé ce long tunnel sanitaire, la CFDT aspire à une reprise sereine, si possible dès cet été, « sans mettre en danger ni les salariés ni le public ».