“Derrière les éprouvettes qu’ils balancent, il y a des êtres humains”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3764

À la fin janvier, Sanofi a confirmé sa volonté de tailler une nouvelle fois dans les effectifs de sa branche recherche et développement (R&D). Lassés de dix ans de restructurations incessantes, les salariés sont sur le qui-vive, alors que s’ouvre le processus d’information-consultation.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 09/02/2021 à 13h00

Malgré un bénéfice net en très forte hausse en 2020, Sanofi a confirmé, à travers un nouveau PSE, sa décision de supprimer 364 postes de recherche et développement en France.
Malgré un bénéfice net en très forte hausse en 2020, Sanofi a confirmé, à travers un nouveau PSE, sa décision de supprimer 364 postes de recherche et développement en France.© Michael Lumbroso/RÉA

En juin 2020, le géant pharmaceutique français avait dévoilé ses nouvelles orientations stratégiques, une énième réorganisation devant conduire à la suppression de 1 700 emplois en Europe sur trois ans, dont un millier en France. Le 28 janvier dernier, la direction de Sanofi est venue froidement confirmer son plan de sauvegarde de l’emploi lors d’un comité social et économique (CSE) central. Ce PSE prévoit la suppression de 750 postes de R&D en Europe, dont 364 en France et 350 en Allemagne.

« Ça ne s’arrêtera donc jamais », soupire Carole, dépitée, à la sortie du site de Chilly-Mazarin. Cette salariée en poste depuis plusieurs années n’a jamais manifesté. Pourtant, ce 8 février, elle est là, devant les grilles du site de recherche de l’Essonne, à dire son écœurement tandis que s’ouvre avec les organisations syndicales le processus d’information-consultation. « On ne peut pas dire qu’on est vraiment surpris, mais quel gâchis ! Cette stratégie financière menée par le groupe depuis des années est insupportable. Derrière les éprouvettes qu’ils balancent, il faudrait qu’ils comprennent qu’il y a des êtres humains. »

Tous les sites français de Sanofi sont concernés

Avec ce nouveau plan, baptisé Evolve, tous les sites sont concernés : Chilly-Mazarin et Vitry-sur-Seine, en région parisienne, mais aussi Montpellier (55 postes menacés) et Strasbourg (56 postes). Ce dernier site est d’ailleurs voué à disparaître avec le transfert des activités vers Vitry-sur-Seine. Le plan prévoit également le transfert des postes de recherche en neurologie de Chilly-Mazarin vers les États-Unis, une forte réduction de la recherche non spécifique et de la R&D en chimie de synthèse. Les activités ne pouvant plus être assurées en interne seraient quant à elle largement sous-traitées, et la sécurité préclinique drastiquement réduite.

Or cette nouvelle coupe dans les effectifs intervient moins d’un an après celle du dernier PSE, qui s’était déjà traduit par la suppression de 300 postes et le transfert de 189 postes entre Chilly-Mazarin et Vitry-sur-Seine. « Aujourd’hui, ce sont les mêmes salariés qui sont impactés. Certains sont arrivés d’Alfortville à Chilly en septembre. D’autres ont changé de poste ou d’activité. Quatre mois après, voilà qu’on recommence. C’est irresponsable ! », s’emporte Laurence Titeux, déléguée syndicale centrale (DSC) adjointe de Sanofi Aventis R&D.

Les dégâts provoqués par la course aux profits

Contrairement à ce qu’affirment certains syndicats qui entretiennent la confusion, « les postes supprimés en R&D ne portent pas sur le vaccin, qui dépend de Sanofi Pasteur, précise Humberto De Sousa, coordinateur adjoint de la CFDT chez Sanofi. En R&D vaccins, il n’y a pas eu de suppressions de postes depuis longtemps justement parce qu’un de leurs leviers de croissance, ce sont les vaccins ». Il n’empêche, le cercle infernal des fermetures, restructurations et réorganisations tous azimuts ont fini d’abîmer l’image du groupe, dont « la course effrénée au profit obère l’avenir de la santé et marque une nouvelle étape du désengagement de la recherche en France », poursuit-il.

Et ce n’est pas la publication, au début du mois de février, des résultats 2020 du géant pharmaceutique français qui viendra pacifier le contexte. Chez les salariés comme chez leur représentant, la pilule a du mal à passer. Malgré une année « extrêmement difficile », selon les propos même du directeur général du groupe, Sanofi aurait dégagé un bénéfice net de 12,3 milliards d’euros (soit une progression de 340 %), grâce notamment à la vente d’une partie de ses actions Regeneron, l’entreprise de biotechnologie américaine qui a développé le traitement anti-Covid utilisé par Donald Trump.

“S’entendre dire qu’il n’y aura pas de revalorisation salariale n’est pas acceptable et nous interroge sur la reconnaissance du travail et de l’investissement des salariés…”

Humberto De Sousa, délégué syndical central CFDT du groupe Sanofi

Mais la répartition de la richesse est une notion floue chez Sanofi. Le groupe écarte d’ailleurs toute augmentation de salaires, poursuit Humberto. « S’entendre dire qu’il n’y aura pas de revalorisation salariale n’est tout simplement pas acceptable, et nous interroge sur la reconnaissance du travail et de l’investissement des salariés vis-à-vis de celui des actionnaires, bien moins visible sur le terrain quand il s’agit de produire des médicaments et des vaccins », ironise-t-il.

Une CFDT qui se bat contre les suppressions de postes

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef-adjointe de Syndicalisme Hebdo

Difficile de cerner l’état d’esprit des 25 000 salariés français que compte Sanofi. Mais ces derniers jours, la CFDT de Sanofi n’a pas ménagé sa peine, faisant le tour des équipes, organisant sur chacun des sites concernés des assemblées générales retransmises en visio pour tous ceux qui sont en télétravail. Avec un objectif : élaborer des contre-arguments et les opposer à la direction. « En dix ans, la R&D a perdu 40 % de ses effectifs. Près de 2 500 postes au total. » Et alors que le groupe dit devoir faire face à de nouveaux défis, ce sont des suppressions de postes que la direction avance comme unique solution.

« La direction doit donner des signes visibles de changement », s’agace l’équipe CFDT. Alors que la concentration de la pyramide des âges est catastrophique (la filiale R&D ne compte plus aucun jeune de moins de 30 ans), elle exige « des embauches externes de jeunes pour compenser les départs et une vraie politique de gestion des emplois et des compétences ». Le processus d’information-consultation est lancé pour quatre mois, en parallèle des discussions portant sur les mesures d’accompagnement. La CFDT, elle, est bien décidée à se battre pour stopper cette hémorragie.