EFS : “Les salariés à temps partiel font plus de 35 heures par semaine !”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3775

Oubliés du Ségur de la santé, les personnels de l’Établissement français du sang (EFS) étaient en grève à la fin 2020 pour obtenir une revalorisation des salaires et une extension de l’accord Ségur. Mais les réponses tardent à venir…

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 27/04/2021 à 12h00

Sur le site de Montpellier, en novembre 2020, les salariés de l’Établissement français du sang se mobilisaient à cause de la non-revalorisation des salaires et du quasi-gel du point d’indice depuis des années.
Sur le site de Montpellier, en novembre 2020, les salariés de l’Établissement français du sang se mobilisaient à cause de la non-revalorisation des salaires et du quasi-gel du point d’indice depuis des années.© DR

[Dernière minute] Appel à la grève !

Ce 27 avril, la CFDT-Santé-Sociaux appelait à une journée de grève nationale des personnels des secteurs sanitaire, social et médico-social. Ensemble, ils revendiquent l’embauche de personnel et une reconnaissance salariale équivalente à celle du secteur sanitaire. Derrière le mot d’ordre « Marre d’être les oubliés des oubliés », les personnels de l’EFS ont organisé un débrayage de 59 minutes pour dénoncer l’absence de revalorisation salariale depuis des années, ce qui entraîne des difficultés de recrutement et conduit à une hémorragie de personnel.

« On est les oubliés des oubliés ! », dénonce Benoît Lemercier, délégué syndical central CFDT de l’Établissement français du sang, établissement public au statut hybride – à la fois établissement public à caractère industriel et commercial (Epic) et établissement public administratif (EPA) – où 8 600 salariés relèvent du droit privé et 400 autres sont des agents publics. Infirmiers, techniciens de laboratoire, chauffeurs, médecins ou métiers support… : ensemble, ils œuvrent au quotidien afin d’assurer une mission indispensable.

À travers la collecte de sang, la biologie médicale, les soins ou les activités de recherche menées sur tout le territoire (119 sites fixes de collecte et 40 000 points de collectes mobiles chaque année), ils assurent l’autosuffisance de la France en produits sanguins labiles. Quelque 10 000 dons par jour sont nécessaires pour soigner les malades. Grâce à leur travail, c’est un million de personnes qui peuvent chaque année être soignées. « On est au cœur de la chaîne de soins. S’il n’y a pas de livraison de poches de sang à l’hôpital, c’est tout de suite la catastrophe », insiste Benoît. Une mission vitale, mais des personnels malmenés tant par leur direction que par les pouvoirs publics.

Des conditions de travail qui se dégradent

L’EFS n’est rattaché à aucune branche mais régi par sa propre « convention collective » depuis 2001. Censée faire l’objet d’une rénovation quinquennale, ladite convention n’a pas été révisée depuis… plus de treize ans ! Et cet affront au dialogue social a de multiples conséquences. Depuis sept ans, un salarié qui rejoint l’EFS entre dans une grille de classifications qui débute en dessous du Smic.

“Depuis trop longtemps, on met la poussière sous le tapis en matière de rémunérations et de progression des carrières. Résultat, on assiste à un déficit d’attractivité de l’EFS : le taux de rotation des personnels est élevé et il existe de plus en plus de difficultés à recruter.”

Benoît Lemercier, délégué syndical central CFDT de l’EFS

« Depuis trop longtemps, on met la poussière sous le tapis en matière de rémunérations et de progression des carrières, insiste le délégué syndical central CFDT. Résultat, on assiste à un véritable déficit d’attractivité de l’EFS : le taux de rotation des personnels est élevé et il existe de plus en plus de difficultés à recruter. » À ce jour, 145 postes au prélèvement de sang sont à pourvoir, et 84 postes en laboratoire. Partout dans les services, c’est le même constat : les candidats manquent ou ne restent pas. Et à ces difficultés à recruter s’ajoutent des suppressions de postes ; ainsi, 250 emplois ont été supprimés depuis 2011.

Après plusieurs alertes restées sans réponse, la CFDT décide de passer à la vitesse supérieure à la fin 2020. Première organisation avec 40 % des suffrages obtenus aux dernières élections professionnelles – devant FO (23 %) et la CFE-CGC (17 %) – et forte de ses 750 adhérents, elle organise une journée de grève nationale le 5 novembre 2020. Un succès : 40 % des salariés cessent le travail.

En Occitanie, où la CFDT atteint les 15 % d’adhérents, les salariés multiplient les photos d’équipes et les contacts avec la presse en vue de donner plus de visibilité à leur action. Une délégation est reçue au siège de l’Agence régionale de santé et alerte sur les conséquences d’une non-revalorisation des salaires et son impact potentiel sur leurs conditions d’exercice. « En dix ans, le point d’indice n’a augmenté que de 0,7 %. Les suppressions de postes s’enchaînent. Il y a un véritable ras-le-bol face à cette volonté de faire des économies sur notre dos », dénonce Williams Valentin, délégué syndical régional de la Région Occitanie.

Des horaires à rallonge…

Un avis partagé par les équipes franciliennes qui, de leur côté, ont obtenu la mise en place d’une expertise relative aux conditions de travail. « Il y a une grosse dérive sur les horaires. Ici, les salariés à temps partiel font plus de 35 heures par semaine. Certains enchaînent jusqu’à 16 heures de service d’affilée en collecte. Les temps de repos ne sont pas respectés », expliquent Frédéric Didelot et Catherine Fernandez, délégués syndicaux régionaux en Île-de-France. Faute de personnels, plus de 100 collectes ont été annulées depuis le début de l’année dans cette région. Alors, en Île-de-France, les militants multiplient les rencontres et les tournées dans les 27 sites afin de remonter les préoccupations de chacun… « Ça demande du temps mais c’est important de montrer ce que nous faisons », insiste les deux délégués syndicaux régionaux.

Menace sur la pérennité des activités de l’EFS

Conséquence indirecte de ce manque d’attractivité et de reconnaissance, la dégradation économique de l'EFS inquiète la  Fédération Santé-Sociaux. L’établissement doit en effet faire face aux problèmes engendrés par la modification des règles en matière de TVA, la baisse annuelle de la subvention de la Caisse nationale de l’assurance-maladie (Cnam) de 10 millions d’euros pendant les quatre prochaines années et les surcoûts liés à la Covid-19, d’environ 12 millions d’euros. « Cela impacte évidemment les professionnels, l’emploi et la pérennité de l’activité », insiste Clotilde Cornière, secrétaire nationale de la CFDT-Santé-Sociaux. Si l’Établissement français du sang n’assure plus l’autosuffisance nationale, qui le fera, et avec quelle éthique ?

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

« Laisser l’EFS dans cette situation, c’est le casser et préparer l’ouverture du marché des produits sanguins aux collecteurs de sang privés », dénonce Clotilde Cornière. La fédération a d’ailleurs demandé une enveloppe budgétaire pour l’EFS « à la hauteur des besoins de revalorisation et de rémunération pour conserver son attractivité, la pérennité de ses activités et, par conséquent, son éthique. Cette enveloppe devra être a minima comparable à ce qu’ont obtenu la fonction publique hospitalière et l’associatif pour le secteur sanitaire lors du Ségur de la santé ». Les semaines à venir seront déterminantes. Un rendez-vous avec la direction doit se tenir dans les prochains jours… De leur côté, la fédération et les équipes de l’EFS ont demandé – et obtenu- la tenue d’un rendez-vous avec le ministère de la Santé, le 21 avril dernier. « Tant que nous n’aurons pas d’issues positives, nous continuerons à nous mobiliser. Les professionnels de l’EFS sont une partie intégrante du système de soins français, nous, représentants CFDT et nous sommes déterminés à obtenir cette juste reconnaissance. »