En Birmanie, “un mouvement d’une ampleur extraordinaire”

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Extrait de l’hebdo n°3766

Depuis le 1er février, la population birmane dénonce le coup d’État perpétré par la junte militaire. Alors que l’armée durcit le ton, multiplie les arrestations, coupe l’accès à internet et a même ouvert le feu sur les manifestants, les citoyens se mobilisent massivement pour défendre la démocratie.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 23/02/2021 à 07h00 et mis à jour le 23/02/2021 à 07h02

La population birmane ne cesse de faire savoir qu’elle refuse la prise de pouvoir par la junte et qu’elle défendra coûte que coûte la démocratie. Le commandant en chef de l’armée, Min Aung Hlaing, risque de faire basculer le pays dans une répression massive et très violente…
La population birmane ne cesse de faire savoir qu’elle refuse la prise de pouvoir par la junte et qu’elle défendra coûte que coûte la démocratie. Le commandant en chef de l’armée, Min Aung Hlaing, risque de faire basculer le pays dans une répression massive et très violente…© The New York Times/The New York Times-Redux-RÉA

« C’est un mouvement d’une ampleur extraordinaire », s’exclame Kate Lee, membre d’Union Aid Abroad-Apheda, une organisation de solidarité internationale liée aux syndicats australiens qui soutient et travaille avec les organisations syndicales en Asie du Sud-Est. « Les citoyens sont déterminés à défendre la démocratie et le résultat des dernières élections. (NDLR : remportée par le part la ligue nationale pour la démocratie (LND)». Depuis la capitale administrative du pays, Naypyidaw, ou dans les territoires ruraux, ils rejettent le putsch du général Min Aung Hlaing, qui sape le processus de transition démocratique entamé il y a une décennie. « Les citoyens dénoncent l’arrestation du Président de la LND, de sa conseillère d’État Aung San Suu Kyi et l’emprisonnement de personnalités issues de la société civile », explique Kate Lee.

Les travailleurs en première ligne

Un mouvement dans lequel les travailleurs sont en première ligne, à l’appel notamment de l’organisation syndicale CTUM et de son leader Maung Maung, actuellement poursuivi et menacé par la junte. « Malgré le harcèlement et les menaces qui pèsent sur eux, les 5 000 adhérents de notre organisation, affiliée au Myanmar, sont pleinement engagés dans le mouvement de désobéissance civile », confirme Apolinar Tolentino, représentant de la Fédération syndicale internationale du bâtiment et du bois (IBB).

En effet, dans le secteur privé comme dans le public, et malgré la présence de blindés dans les rues, les travailleurs multiplient les débrayages, les manifestations et les piquets de grève. Enseignants, cheminots, électriciens et contrôleurs aériens se joignent aux étudiants dans les cortèges… « Nous voyons beaucoup de fonctionnaires dans les rues, confirme Kate Lee. C’est un signe fort. Chaque jour qui passe, nous voyons grandir la désobéissance civile. » Une désobéissance qui se poursuit chaque soir, à 20 heures, pour contourner le couvre-feu imposé par la junte. « Chaque citoyen est invité a participé à un “barrage de bruit” en tapant de son domicile sur des poêles ou des casseroles », explique l’Apheda.

Faire pression sur les gouvernements

Si la mobilisation ne faiblit pas, la situation est alarmante, dénonce la Confédération syndicale internationale (CSI) : « L’armée s’apprête à instaurer une nouvelle loi sur la cybersécurité qui placera l’ensemble de la population sous surveillance permanente et supprimera la liberté d’expression. » Tom Andrews, rapporteur spécial des Nations unies pour la Birmanie, s’est dit « terrifié » quant à la situation du Myanmar dans des propos rapportés à l’AFP. Il craint un regain de violence, précisant avoir « reçu des informations selon lesquelles des soldats avaient été envoyés depuis des régions périphériques vers Rangoon, la capitale économique ».

1. Des manifestations pro-démocratie avaient alors été réprimées et fait des milliers de morts.

Un témoignage confirmé par Apolinar Tolentino. « Le couvre-feu est un moyen pour le pouvoir de réprimer le mouvement et de harceler les manifestants dans l’ombre et en toute discrétion. Nous sommes extrêmement inquiets ; nous craignons que, tôt ou tard, la junte recourt à la violence, comme ça a été le cas en 19881. » « Afin de soutenir les droits de l’homme et la justice au Myanmar, il est urgent de faire pression sur nos gouvernements, de les encourager à prendre des mesures de sanction contre la junte et de peser sur les directions des entreprises présentes dans le pays comme Total », insiste Kate Lee. De son côté, la CFDT salue le courage du peuple birman et s’engage avec le mouvement syndical international. « Nous devons faire en sorte que le vote du peuple soit respecté et que tous ceux qui ont été démocratiquement élus puissent former un gouvernement légitime »