“Il est plus facile d’invectiver que d’argumenter”

Sociologue spécialisé dans l’usage du numérique et les technologies cognitives, Dominique Boullier* tire la sonnette d’alarme. L’architecture et le fonctionnement des réseaux sociaux ne favorisent pas l’émergence de débats apaisés, bien au contraire.

Par Claire Nillus et Emmanuelle Pirat— Publié le 01/05/2021 à 06h00

Dominique Boullier est sociologue spécialisé dans l’usage du numérique et les technologies cognitives.
Dominique Boullier est sociologue spécialisé dans l’usage du numérique et les technologies cognitives.© Céline Bansard

L’élection de Donald Trump a mis en lumière la puissance des réseaux sociaux et les risques qu’ils font peser sur le processus démocratique. Ils avaient pourtant permis de donner la parole au peuple, comme lors du printemps de Tunis, qui a érigé Facebook en outil libérateur. Comment en est-on arrivé là ?

En Tunisie, en 2010, le taux de connexions sur Facebook était le plus élevé du continent africain, et le réseau a réussi à coordonner les mobilisations en contournant les restrictions gouvernementales. Mais déjà, à l’époque, les discussions entre groupes politiques ont généré une explosion de conflits et de haine sur le réseau. Alors, même si Facebook a permis à la population de se fédérer contre la dictature, la polarisation des esprits (qui existait en dehors des réseaux sociaux) s’est trouvée démultipliée. Les réseaux sociaux n’ont pas permis de trouver une solution collective. Ils ont été et demeurent très utiles pour organiser des actions et remplissent une fonction opérationnelle incontestable mais ils ne peuvent permettre ni le débat ni les échanges d’idées, leur architecture n’ayant pas du tout été prévue pour cela.

Qui sont alors les responsables des dérives actuelles ? Les internautes ou les plateformes ?

1. L’entreprise britannique, spécialisée dans l’analyse de données personnelles à des fins politiques, a détourné une partie des données de Facebook pendant la campagne électorale américaine.

La manière même dont sont conçues les plateformes tend à nous rendre responsables, car elles ont été pensées pour nous mettre dans une boucle de satisfaction individuelle. Il ne s’agit plus de recevoir un message uniquement ni d’être seulement informé : les applications sont pensées pour nous faire revenir, réagir, en répondant, en commentant, en partageant. Cela peut créer des catastrophes, dont le scandale Cambridge Analytica1 a révélé l’ampleur.

Au départ, les réseaux sociaux avaient pour objectif de favoriser les relations interpersonnelles, puis leur fonction a muté il y a une dizaine d’années en encourageant la réactivité des utilisateurs avec les boutons « like », « retweet », « partager », qui ont permis la création du modèle économique de ces plateformes fondé sur la rentabilité publicitaire de toutes ces actions. Nous sommes entrés dans une nouvelle étape, celle de la monétisation des plateformes grâce à ces outils pour réagir : c’est très satisfaisant pour la personne qui a l’impression d’être active sans comprendre qu’elle sert la volonté des marques d’identifier des communautés d’intérêts. L’importance d’avoir des followers [des utilisateurs qui suivent un compte] peut être toute relative pour un internaute mais représente un énorme avantage pour les annonceurs qui possèdent, avec l’algorithme, une mesure précise et permanente de la réactivité suscitée par tel ou tel message. C’est ce que les plateformes vendent aux marques qui les financent en retour, faisant grimper leur chiffre d’affaires en milliards de dollars.

En quoi les médias sociaux sont-ils plus dangereux pour la démocratie que les chaînes d’information en continu, qui stimulent elles aussi la réactivité avec des petites phrases chocs ?

La captation joue sur les mêmes leviers (choquer, répéter) mais il est difficile de mesurer la réaction des téléspectateurs. Il n’y a que des approximations de l’audience (un téléviseur est allumé, mais combien de personnes regardent ?). En revanche, les algorithmes des réseaux sociaux récupèrent toutes les traces : combien de temps vous avez passé sur une page, par quels détours vous êtes arrivé dessus, en allant sur tel site, en cliquant sur tel lien… Ils ne savent pas forcément qui vous êtes mais identifient les profils des personnes qui réagissent à telle image, tel message. Le système recrée alors des groupes reliés par ces corrélations. Ces groupes peuvent devenir la cible de messages politiques délivrés en fonction de l’algorithme qui aura déterminé leur orientation sexuelle, leur religion, leurs goûts, leurs convictions selon les techniques psychométriques qui servent à évaluer la personnalité (et qui ont été utilisées par la start-up britannique Cambridge Analytica).

”C’est prouvé : plus un message est choquant, plus il va faire réagir. C’est ce qu’on appelle le «score de nouveauté». Il peut faire rire ou au contraire terriblement heurter et produire ce que j’appelle le «réchauffement médiatique», qui intéresse le système économique des plateformes“

Nous sommes donc récepteurs mais surtout émetteurs de signaux « à l’insu de notre plein gré » ?

Bien sûr ! Car tous les petits signes – le nombre de vues, le nombre de likes – encouragent à réagir et à produire du signal… La politique de rentabilité des plateformes a généré une interface qui utilise la contribution «involontaire» des utilisateurs rendant de plus en plus impossible le débat et l’argumentaire. Car c’est prouvé : plus un message est choquant, plus il va faire réagir. C’est ce qu’on appelle le «score de nouveauté». Il peut faire rire ou au contraire terriblement heurter et produire ce que j’appelle le « réchauffement médiatique », qui intéresse le système économique des plateformes : capter au maximum et faire réagir très vite. Sur Twitter, depuis 2009, et l’invention du bouton « Retweeter », la machine à réplication tourne donc à plein régime avec 6000 Tweets par seconde, soit 518 millions de Tweets par jour et 31 millions de Retweets à l’échelle mondiale. Or avec 140 signes au début, 280 maintenant, il est plus facile d’invectiver que d’argumenter, et une proposition doit se résumer à un mot-clé et un hashtag (mot-dièse). Que sont devenus notre espace public et la confrontation des points de vue ? Le rythme imposé par les médias sociaux (dont Twitter est le plus révélateur) est délétère. L’arme principale ici ne repose pas tant sur le type d’information diffusée que sur son rythme de propagation. Il faut freiner non pas la liberté d’expression mais la liberté de propagation. 

* Comment sortir de l’emprise des réseaux sociaux, Le Passeur éditeur, octobre 2020.