“Il faut anticiper la fin des aides publiques et inventer de nouveaux dispositifs”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3762

Près d’un an après le début de la crise sanitaire, Laurent Berger tire les premiers enseignements de la période passée et appelle le gouvernement à mettre en place un “chèque relance” afin d’aider les Français à tenir.

Par Anne-Sophie Balle et Jérôme Citron— Publié le 26/01/2021 à 12h46

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT.
Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT.© Gilles Rolle/RÉA

Le gouvernement vient d’annoncer une nouvelle prolongation des aides. Que penser de cette politique du « quoi qu’il en coûte » affichée par l’exécutif ?

Tant que cette crise durera, il faut maintenir les aides, que ce soit les dispositifs d’activité partielle, les aides aux entreprises ou les mesures en faveur du pouvoir d’achat. Il est indispensable d’accompagner l’ensemble des Français à traverser la période.

« Dans cette période où le sanitaire écrase tout, nous devons lever la tête du guidon pour analyser ce que provoque cette crise et s’extraire d’une approche parfois trop macroéconomique. »

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT

En France, contrairement à d’autres pays, notre modèle social nous permet d’éviter le pire, et je ne suis pas de ceux qui disent que l’État ne fait rien. Mais il est nécessaire aujourd’hui d’aller plus loin. Un fossé se crée entre les mesures de soutien à l’économie et les mesures sociales, qui laissent encore trop de personnes au bord de la route. Dans cette période où le sanitaire écrase tout, nous devons lever la tête du guidon pour analyser ce que provoque cette crise et s’extraire d’une approche parfois trop macroéconomique. Je suis notamment frappé par la fatigue psychologique qui gagne notre société, et dont on ne s’occupe pas actuellement.

Comment peut-on encore aller plus loin ? Quelles mesures doivent être mises en place ?

Le gouvernement doit absolument prendre une mesure d’ampleur en matière de pouvoir d’achat du style « chèque relance », qui redonne de l’oxygène aux ménages. La CFDT le revendique depuis plusieurs mois. Le chômage partiel permet d’éviter le pire mais, dans la durée, cela a des limites. Il suffit parfois de peu pour que l’équilibre économique du foyer se rompe. Ce n’est pas la même chose de se retrouver placé en chômage partiel pour deux mois et de perdre 16 % de son revenu tous les mois pendant un an. Et je ne parle pas des personnes qui passent entre les mailles de tous les dispositifs car leur statut est précaire, en particulier les jeunes et les autoentrepreneurs. Il est urgent d’agir le temps que durera ce tunnel sanitaire.

Les indicateurs économiques sont pourtant moins mauvais qu’attendus ?

Encore une fois, c’est une vision macroéconomique, des moyennes qui masquent une partie de la réalité. La mise sous perfusion de l’économie agit comme un dangereux trompe-l’œil. Les plans sociaux risquent de se multiplier dans tout un tas de secteurs. Les remontées que nous avons du terrain nous font craindre une flambée du chômage d’ici à l’automne.

« Il faut dès à présent réfléchir à l’après, anticiper la fin des aides publiques, penser de nouveaux dispositifs. »

Si la crise sanitaire va bien finir par être sous contrôle un jour, nous savons déjà que l’économie mettra des années à s’en remettre et que les entreprises vont profondément se transformer. Il faut dès à présent réfléchir à l’après, anticiper la fin des aides publiques, penser de nouveaux dispositifs. Il faut éviter les erreurs faites après la crise financière de 2008, où une politique rigoureuse en matière de lutte contre les déficits a été mise en place et à conduit à la crise des dettes souveraines.

Difficile d’anticiper quand l’heure est à l’urgence ?

Il faut tenir les deux bouts. Nous n’avons pas le choix. Les partenaires sociaux et le gouvernement ont su le faire en matière de formation en créant un nouveau dispositif pour faciliter les transitions professionnelles collectives. C’est un outil supplémentaire sur lequel les élus du personnel pourront s’appuyer dans leur entreprise afin de limiter le recours au PSE. À nous de le faire connaître et de le faire vivre.

C’est un début. D’autres outils sont à créer. Dans les prochaines semaines, nous allons entamer des discussions avec le patronat pour justement parler de l’après. C’est compliqué mais nécessaire, car tout le monde a bien conscience que cette crise va profondément modifier le tissu économique et les organisations du travail. Avec le patronat, il y a objectivement une volonté partagée de regarder la situation économique et sociale à moyen terme, avec un agenda social indépendant qui intègre les questions de l’emploi, de la transition écologique, de la participation des salariés à la vie de l’entreprise… Les accords signés ces dernières semaines sur le télétravail et la santé au travail ont fait la démonstration de l’utilité du paritarisme.

Quid du gouvernement ? Est-il plus ouvert au dialogue ?

Le gouvernement a finalement compris qu’il avait besoin de la société civile, notamment des organisations syndicales, pour relayer ce qui se passe concrètement sur le terrain et agir en conséquence. Sans notre intervention, beaucoup de mesures n’auraient pas vu le jour : l’activité partielle pour les particuliers employeurs, la prolongation des allocations des chômeurs en fin de droits et, plus récemment, l’aide exceptionnelle aux permittents [salariés qui alternent jobs précaires et périodes de chômage]… Il a juste du mal à le reconnaître et préfère apparaître comme le seul maître à bord.

Certains salariés, à l’image des travailleurs de la deuxième ligne, attendent toujours…

Cette affaire a beaucoup trop duré ! Au-delà de la lassitude, je crains que beaucoup de ces travailleurs, en cas de reconfinement, ne répondent plus à l’appel. On le voit déjà dans l’aide à domicile, qui connaît un turnover dramatique, parce que des avenants conclus dans les branches et qui promettaient 15 % d’augmentation de salaires ne sont toujours pas agréés par l’État… Il faut des mesures immédiates et très concrètes, assorties d’une contrainte des branches à négocier des augmentations de salaire.

Cette semaine s’ouvre de nouvelles discussions autour de l’assurance-chômage. Comment les abordes-tu ?

Nous ne serons jamais en accord avec cette réforme [de juillet 2019], aussi injuste que dangereuse, et nous ne nous contenterons pas d’aménagements à la marge.

« La seule solution consiste à repartir d’une feuille blanche et d’aller sur une logique d’accompagnement et de soutien au retour à l’emploi, et non sur la logique punitive qui prévaut depuis le début. »

Avec la crise, nous avons obtenu un sursis dans son application, mais l’épée de Damoclès se trouve toujours au-dessus des têtes de millions de salariés et de demandeurs d’emploi. La seule solution consiste à repartir d’une feuille blanche et d’aller sur une logique d’accompagnement et de soutien au retour à l’emploi, et non sur la logique punitive qui prévaut depuis le début à travers laquelle on retarde l’entrée en indemnisation de certains, et l’on ampute les allocations d’autres.

Dans la période, les militants sont sur tous les fronts. Le rôle des élus est-il différent en temps de crise ?

En tant que syndicaliste, on est habitués à subir des crises, mais nous faisons face aujourd’hui à quelque chose de radicalement différent. Des secteurs dans lesquels la question de l’emploi ne se posait pas il y a encore un an se retrouvent à négocier des APLD ou des PSE. Les questions sanitaires, de conditions de travail ont également pris une ampleur considérable. Le rôle des élus reste donc de porter la parole des salariés et de les défendre, mais ils ont plus que jamais besoin d’être soutenus. La CFDT demande par exemple une révision des ordonnances Travail afin que les CSSCT [commissions santé, sécurité et conditions de travail] soient obligatoires dans les entreprises de moins de 300 salariés.

« Même si l’action syndicale s’est beaucoup digitalisée, nous poussant à réinventer nos pratiques et nos modes d’accompagnement, nous devons veiller à garder le contact. »

Avec la crise, nous avons également pu constater le rôle prépondérant des militants syndicaux pour maintenir le lien social dans l’entreprise, veiller aux salariés qui souffrent d’isolement et s’assurer que les plus fragiles soient protégés en priorité. Même si l’action syndicale s’est beaucoup digitalisée, nous poussant à réinventer nos pratiques et nos modes d’accompagnement, nous devons veiller à garder le contact. Je pense qu’il est essentiel de garder une représentation de proximité en laissant ouvert les lieux d’accueil mais aussi en permettant aux représentants du personnel de pouvoir contacter les salariés à distance via leur mail professionnel, ce qui n’est pas le cas actuellement. Mais je le dis, si la situation sociale n’est pas si critique, c’est bien parce que les militants ont fait le job ! S’il fallait se demander si la période est propice à plus de syndicalisme, la réponse est évidemment oui.

Les premiers débats pour préparer le congrès confédéral de Lyon, en juin 2022, commencent. Quel message as-tu envie d’envoyer aux adhérents ?

Dites-nous quelle CFDT vous voulez dans les prochaines années !

« Pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, nous donnons la parole à tous les adhérents. »

Pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, nous donnons la parole à tous les adhérents, très en amont, afin que chacun puisse débattre et se faire entendre grâce à un site dédié (www.jeparticipe.cfdt.fr). Cet exercice de démocratie participative sera d’autant plus riche que le maximum de personnes et de structures s’en empareront. J’insiste : il ne s’agit pas d’une remise en cause de nos règles démocratiques mais bien d’une étape supplémentaire pour débattre des enjeux de notre syndicalisme et nous projeter sur le plus long terme. Dans la période, c’est un exercice qui peut s’avérer stimulant et qui fait écho à ce que j’ai dit précédemment sur la nécessité d’anticiper, de préparer l’après.

La presse confédérale, avec le lancement du site syndicalismehebdo.cfdt.fr, opère sa grande mue…

Même si je reste très attaché au papier, il faut savoir se transformer pour utiliser pleinement les potentialités du numérique. L’ensemble des adhérents vont à présent pouvoir bénéficier gratuitement d’une information utile et stimulante, à la fois grâce à un site internet dédié et à une application téléphonique. Même le grand public va pouvoir avoir accès à une grande partie de l’information CFDT. Avec la digitalisation de Syndicalisme Hebdo, nous avons fait le choix d’une information plus réactive mais aussi plus large pour diffuser nos idées et nos outils. Gagner ce pari suppose à présent de le faire savoir. Nous comptons sur tous les militants pour faire circuler ce nouveau support. Plus l’information sera diffusée, plus riches seront nos débats.