“Il faut faciliter l’accès au vaccin des pays les plus pauvres”

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Évolution de l’épidémie, nouveaux variants, vaccins… Arnaud Fontanet, médecin épidémiologiste à l’Institut Pasteur et membre du conseil scientifique fait le point.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 03/02/2021 à 09h21

Arnaud Fontanet, médecin épidémiologiste à l’Institut Pasteur et membre du conseil scientifique.
Arnaud Fontanet, médecin épidémiologiste à l’Institut Pasteur et membre du conseil scientifique.Corentin-Fohlen - Divergence

Comment l’épidémie évolue-t-elle ?

Vous m’auriez posé la question de ce que serait 2021 en décembre dernier, ma réponse aurait été optimiste. Nous avions appris à contrôler la progression de l’épidémie grâce aux gestes barrière, aux mesures de distanciation et de limitation de la circulation dans l’espace public. Et surtout nous avions la perspective d’un vaccin à plus de 90% efficace, développé en moins d’un an, ce qui est unique dans l’histoire de la médecine. Une possibilité de quasi retour à la normale en septembre ou octobre 2021 était alors presque envisageable, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

L’arrivée du variant anglais a changé la donne ?

Nous avons appris mi-décembre par un collègue de Londres que l’épidémie était repartie à la hausse. À Londres, et dans le sud-est de l’Angleterre, a émergé un nouveau variant avec 24 mutations tout à fait inhabituelles, qui a progressé de façon inexorable. La situation est même devenue très critique à Londres, qui a connu des pénuries d’oxygène à la mi-janvier, ce qui est assez incroyable dans les systèmes de soins tels qu’on les connaît aujourd’hui dans les pays industrialisés.

Qu’en est-il en France ?

Nous avons réalisé le 9 janvier une enquête flash qui a permis de détecter ces variants chez 3,3% des personnes infectées [résultats à réactualiser en fin de semaine]. Nous savons que ce variant va remplacer à terme les autres souches du virus car il est 50% plus transmissible que ses prédécesseurs, on a donc moins le droit à l’erreur avec le port du masque et le lavage des mains. Chez les Anglais cela a pris trois mois. Les premières traces ont été détectées en septembre et le variant est devenu prédominant en décembre. C’est très inquiétant.

“Les personnels des hôpitaux sont épuisés, ils ont essuyé les deux premières vagues et ont gardé un niveau d’activité très élevé. Nous avons peu de marge de manœuvre.”

Arnaud Fontanet, médecin épidémiologiste à l’Institut Pasteur et membre du conseil scientifique

1. Note du conseil scientifique du 22 janvier 2021, téléchargeable sur le site du Ministère de la santé et des solidarités.

Nous avons vu en France le nombre de nouvelles hospitalisations quotidiennes repartir dès le mois de janvier, mais c’est plutôt le résultat des rassemblements qui ont accompagné les fêtes de fin d’année. Le variant anglais devrait devenir majoritaire fin février – début mars. C’est d’autant plus alarmant que nous avions gardé un fort taux d’occupation des lits à la sortie du deuxième confinement. Les personnels des hôpitaux sont épuisés, ils ont essuyé les deux premières vagues et ont gardé un niveau d’activité très élevé. Nous avons peu de marge de manœuvre.

L’un des scénarios que nous avons présentés au gouvernement fin janvier1 montre que même en prenant en compte la vaccination des personnes les plus fragiles, nous risquons de culminer à 8000 lits de réanimation par jour à l’hôpital entre avril et juillet, un chiffre plus élevé que lors des deux précédents pics épidémiques. Aujourd’hui, nous avons une capacité de 5000 lits de réanimation par jour. Nous pouvons l’augmenter en déprogrammant des interventions et en faisant appel au privé mais, sur la durée, c’est une mise sous tension des services hospitaliers intenable, si des mesures plus strictes ne sont pas prises. Et ce sont autant de vies humaines mises en péril. Mais je peux comprendre la volonté du gouvernement d’éviter à tout prix un reconfinement. Nous savons tous qu’il n’y a pas de solution idéale.

Comment les variants apparaissent-ils ?

Une personne infectée produit chaque jour des milliards de virus. À chaque copie de son génome, le virus fait quelques dizaines d’erreurs appelées mutations. La plupart sont sans effet, ou létales pour le virus mutant. Parfois, le virus mutant a un avantage par rapport aux autres souches du virus : il peut, par exemple, être plus transmissible, ou échapper aux anticorps des personnes qui ont été infectées quand cette mutation modifie la protéine de surface du virus. Du fait de son avantage, le virus mutant va alors remplacer les autres populations virales.

C’est également ce qui s’est passé en Afrique du Sud ?

Probablement. Ce pays a connu une flambée de l’épidémie au mois d’août, pendant l’hiver austral, avec, dans certaines régions, plus de 40% de personnes infectées. La population est assez jeune donc la mortalité a été moins élevée qu’en Europe. Dans ce contexte, un mutant a émergé et est rapidement devenu majoritaire. On retrouve également un variant au Brésil, où la gestion de l’épidémie a été anarchique, avec un président qui ne croyait pas à la gravité du virus. Le point rassurant, c’est que les toutes les récentes études du Rockefeller Institute à New York montrent que les personnes qui ont reçu les vaccins de Pfizer et de Moderna sont encore protégées, y compris contre les nouveaux variants, même si la protection est moins bonne pour le variant sud-africain. C’est une raison de plus d’aller vers la vaccination ! L’avantage du vaccin ARN messager, c’est qu’il sera facile de l’adapter aux nouveaux variants, ce que font déjà Pfizer et Moderna. Nous sommes engagés dans une course de vitesse, nous ne sommes pas démunis, mais il ne faut pas laisser ces virus muter encore un peu plus.

“Je peux comprendre la volonté du gouvernement d’éviter à tout prix un reconfinement. Nous savons tous qu’il n’y a pas de solution idéale.”

Arnaud Fontanet, médecin épidémiologiste à l’Institut Pasteur et membre du conseil scientifique

Peut-on contrôler ce processus ?

À propos de l'auteur

Marie-Nadine Eltchaninoff
Journaliste

On ne sortira de cette épidémie qu’en vaccinant le monde entier. C’est le message que j’essaye de porter en haut lieu dans la communauté internationale. Comme l’appel aux bons sentiments et à l’altruisme ne suffit pas, je préfère leur dire : « Aidez à vacciner les pays les plus pauvres, sinon ils seront la source de nouveaux variants qui mettront en péril vos programmes de vaccination ! » Il faut faciliter l’accès aux vaccins en matière de coût et de transport. Tous les producteurs de vaccins vont monter en puissance à partir d’avril. La France a commandé deux fois plus de vaccins qu’elle n’en a besoin. Nous n’en aurons pas assez ce premier trimestre, après nous en aurons trop. C’est une chance, car cela permettra de les répartir dans d’autres pays : c’est une question de solidarité internationale.