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Le combattant humaniste

iconeExtrait du magazine n°471

Axel Kahn est médecin, chercheur, directeur d’université mais aussi écrivain et citoyen engagé. Cet homme d’action et de réflexion n’est pas près de prendre sa retraite. Président de la Ligue contre le cancer, il se bat aujourd’hui pour les malades et n’hésite pas à ferrailler dans l’arène médiatique pour faire avancer ses convictions. Rencontre.

Par Jérôme Citron— Publié le 05/03/2021 à 09h00

Axel Khan, Médecin, chercheur, directeur d’université mais aussi écrivain et citoyen engagé. Président de la Ligue contre le cancer, il se bat pour les malades.
Axel Khan, Médecin, chercheur, directeur d’université mais aussi écrivain et citoyen engagé. Président de la Ligue contre le cancer, il se bat pour les malades.Joseph Melin

Un an déjà que nous sommes en pleine crise sanitaire. Pour un médecin, c’est une époque incroyable…

Oui et non. On a déjà connu des épidémies mais on n’y avait pas fait attention. Je me rappelle la grippe asiatique de 1957 et je me souviens aussi de la grippe de Hong Kong de 1968. Nous vivons la première épidémie depuis cinquante ans, donc on avait un peu oublié, mais les biologistes comme moi savent très bien qu’un monde sans pandémies n’est pas possible. Nous en avons connu quatre au xxe siècle et celle-ci n’est que la première du XXIe siècle. Il faut de toute façon se préparer à faire face à ces phénomènes car ils sont inéluctables.

Qu’est-ce que cette année vous a appris de la population française ?

Je retiens plus particulièrement le phénomène de sécession d’une partie de la population que j’avais déjà décrit en 2013 et 2014, suite à ma traversée à pied de la France. À l’époque, j’alertais déjà sur le fait que des pans entiers de la société étaient tentés de faire sécession d’avec une forme de rationalité du discours, qu’il soit politique, économique ou scientifique.

Sans vouloir généraliser, les groupes les plus opposés à la réalité de la pandémie, opposés au confinement, aux masques ou encore à la vaccination forment le même noyau qu’une partie du mouvement des gilets jaunes de la première heure. Cela m’a beaucoup intéressé d’observer ce phénomène, que l’on retrouve par exemple dans la communauté qui s’est réunie autour de Didier Raoult. Ces groupes préexistent dans la société et se cristallisent à un moment sur une cause, un mot d’ordre. Cela peut être le refus des consignes sanitaires ou l’engouement pour un savant qui défie le savoir académique.

Est-ce révélateur de l’état de la France ?

Les Français ont été, pendant le premier confinement, remarquablement observants puis la fatigue et l’exaspération se sont fait sentir comme dans tous les pays du monde. La particularité de la France, c’est la vigueur, la force, de ces mouvements d’opposition. À part aux États-Unis, c’est sans doute en France où c’est le plus fort.

J’y vois le résultat d’un sentiment de déception de la part d’un pays qui a été le plus grand amoureux du progrès. Depuis Saint-Just, en 1793, qui dit : « Le bonheur, une idée neuve pour l’Europe », Victor Hugo, qui qualifie le progrès de « pas collectif du genre humain », en passant par les libéraux du XXIe siècle et jusqu’au Conseil national de la résistance, à la sortie de la guerre, il y avait, en France, le sentiment que, globalement, le progrès était inéluctable. Et ce progrès promettait d’améliorer les conditions permettant d’accéder au bonheur. Cette conviction n’est aujourd’hui plus si partagée, et cet amour déçu entraîne de la frustration, de la colère et la mise en accusation des élites, des « sachants », jugés responsables de cette promesse non tenue.

La remise en question des élites scientifiques n’est pas si habituelle en France…

Il y a eu plusieurs phénomènes concomitants. À la fois un sentiment de confusion, car l’avancée des connaissances d’une manière très ouverte a conduit des scientifiques à dire blanc un jour avant de changer de discours quelques jours plus tard. À cela s’est ajouté un phénomène qui n’est pas nouveau mais qui a pris cette fois-ci une ampleur incroyable : celui du savant « maudit », en opposition à la science « officielle ». Dans le domaine du cancer, nous avons toujours connu ça. À chaque fois qu’une maladie est suffisamment grave pour que l’on n’ait pas de solution miracle, quiconque se lève et dit : « Moi, j’ai trouvé. Je sais ce qu’il convient de faire » promet d’avoir une audience importante. S’il n’y avait pas eu Didier Raoult, il y en aurait eu d’autres. D’ailleurs, il y en a eu d’autres…

La particularité, encore une fois, est que cette posture a rencontré une communauté organisée qui a décidé de le suivre, de s’engager derrière lui. Très rapidement, d’ailleurs, il s’est agi d’une cause internationale. Curieusement, parce qu’il n’y avait aucune raison que les intuitions thérapeutiques de Didier Raoult soient politisées, ce sont les chefs d’État de droite et d’extrême droite qui ont pris fait et cause pour lui.

“Je suis exigeant mais je suis dans la proposition. Des erreurs ont été faites depuis vingt ans dans le domaine de la santé. Je pense notamment au sous-investissement et à la formation d’un nombre trop réduit de médecins. Mais une fois qu’on a fait ce constat, il faut bien partir de la réalité pour avancer.”

Axel Khan

En tant qu’humaniste, on se sent dans l’obligation de réagir ?

J’ai 76 ans. Ça fait plus de cinquante ans que j’essaie de parler au plus grand nombre, de vulgariser le savoir. Vivre en démocratie dans un monde qui évolue très vite sur les plans scientifique et technique exige que les citoyens puissent se faire une idée des processus en cours et en comprendre les enjeux. Quand on se met à lancer une pétition ou à faire des sondages d’opinion pour savoir si un protocole scientifique fonctionne ou non, il y a de quoi être atterré. Alors on en vient à se demander : où avons-nous échoué ? qu’avons-nous fait pour en arriver là ?

Comme président de la Ligue contre le cancer, vous avez une responsabilité supplémentaire dans la période ?

Avec la pandémie, nous nous sommes rendu compte très vite que les personnes atteintes du cancer allaient se sentir délaissées et, de fait, elles l’ont été. Quand 90 % des salles de réveil sont réquisitionnées pour accueillir les malades atteints de formes graves de Covid, il n’y a plus d’opérations. Lors du premier confinement, tous les dépistages systématiques ont été arrêtés. De plus, les personnes inquiètes ne sont pas allées consulter. À l’arrivée, en prenant en compte les retards de diagnostic, les retards d’examen, les reports d’opération, on estime qu’il y aura dans les cinq ans qui viennent entre 2 000 et 8 000 morts par cancer de plus qu’il y aurait dû en avoir. C’est aussi dramatique que ça.

C’est un reproche ?

Non, honnêtement, on ne pouvait pas faire autrement. Au premier confinement, le système hospitalier a été complètement sidéré. Il y avait plus de 5 000 personnes en réanimation, soit dix fois plus qu’il n’y en avait habituellement. C’était inimaginable, imprévisible, ingérable. Il faut bien le reconnaître. Faire en sorte que cela ne se répercute pas sur les autres malades était impossible.

Cela ne nous a pas empêchés pour autant d’accompagner les malades dans la période, de répondre au maximum à leurs inquiétudes et de proposer des pistes pour faire face au problème. Nous sommes intervenus, par exemple, pour que les aidants des personnes atteintes de cancer puissent avoir un arrêt de travail afin d’éviter les risques de contamination, nous avons également obtenu la gratuité des masques pour les personnes en affection de longue durée et nous avons œuvré pour que les personnes atteintes de certains cancers puissent être vaccinées en priorité. Cela a été obtenu.

En quoi les malades du cancer sont plus impactés que les autres ?

La Covid va augmenter le nombre de personnes qui vont mourir de leur cancer à cause des retards de prise en charge. Ce n’est pas spécifique au cancer mais comme il s’agit de la maladie la plus importante et la plus mortelle de toutes les maladies de longue durée, c’est un sujet central. D’autant que les traitements sont lourds et nécessitent souvent de se rendre dans les hôpitaux. Chaque année, en France, nous avons 730 000 bébés et 400 000 cancers diagnostiqués. C’est une maladie qui frappe et frappera plus d’une personne sur deux dans sa vie. Près de 160 000 personnes meurent du cancer chaque année. C’est plus qu’une maladie, c’est un fait de société. Il faut que nous apprenions à soigner en même temps la Covid et les autres maladies qui sont plus nombreuses et plus graves.

Quelles leçons tirer, finalement ?

Dans l’appréhension de la place de la santé dans l’économie, on a eu tendance à insister davantage sur le coût de la prise en charge que sur ce qu’apportait la santé à la vie de la nation, et donc à l’économie. Le monde entier s’est rendu compte que ne pas investir ce qu’il faut pour la santé peut être catastrophique. Quelle leçon de voir le pays le plus puissant du monde, le plus avancé technologiquement, les États-Unis, connaître une telle catastrophe sanitaire.

Il n’y a que du mauvais à attendre de cette pandémie, sauf cette prise de conscience. Plus personne ne pourra sous-estimer l’effort qu’il convient que la nation consente pour garder un système de santé d’un haut niveau.

Vous avez un discours bienveillant malgré les difficultés.

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef-adjoint de CFDT Magazine

Je suis exigeant mais je suis dans la proposition. Des erreurs ont été faites depuis vingt ans dans le domaine de la santé. Je pense notamment au sous-investissement et à la formation d’un nombre trop réduit de médecins. Mais une fois qu’on a fait ce constat, il faut bien partir de la réalité pour avancer. Quand on mène un combat syndical, il y a ce que l’on aurait aimé que cela fût et, in fine, on part du réel pour faire des propositions. Je suis simplement dans cet esprit-là.

Parcours
1944
Il naît au Petit-Pressigny (Indre-et-Loire), cadet d’une fratrie qui deviendra célèbre. L’aîné, Jean-François Kahn, s’illustrera dans le journalismeen créant L’Évènement du jeudi puis l’hebdomadaire Marianne ; le deuxième, Olivier Kahn, dans la recherche en chimie.

1974 Il obtient son diplôme en médecine avec une spécialité en hématologie.

1992-2004 Il est membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé. Il s’oppose au clonage thérapeutique.

2007 Il est élu à la présidence de l’université Paris-Descartes.

2014 Il traverse la France à pied. Une expérience racontée dans Pensées en chemin – Ma France, des Ardennes au Pays basque, éditions Stock.

2019 Il devient le président de la Ligue contre le cancer.

2021 Il publie Et l’Homme dans tout ça ? Nil éditions (ou Pocket).

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