Le malaise s’amplifie dans la grande distribution

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iconeExtrait de l’hebdo n°3769

Épuisés par la charge de travail et des conditions sanitaires difficiles, les salariés de la grande distribution subissent de surcroît une politique de réduction des coûts qui n’a pas été stoppée par la Covid. La tension est particulièrement forte chez Carrefour.

Par Jérôme Citron— Publié le 16/03/2021 à 13h00 et mis à jour le 16/03/2021 à 14h00

Ici au Carrefour Grand Littoral de Marseille, à la fin mars 2018, lors de la grève nationale des salariés pour la défense des emplois et du pouvoir d’achat…
Ici au Carrefour Grand Littoral de Marseille, à la fin mars 2018, lors de la grève nationale des salariés pour la défense des emplois et du pouvoir d’achat…© Ian Hanning/RÉA

Ce n’est pas un mouvement national mais un signe éloquent du malaise de la grande distribution. Depuis plusieurs jours, les salariés du plus grand Carrefour de Marseille sont en grève pour exiger des embauches. En à peine un an, cet hypermarché situé dans les quartiers Nord a perdu une centaine de postes. Ils sont passés de 546 salariés à 442 pour assurer le même travail. À quelques kilomètres de là, au Carrefour Vitrolles, autre mastodonte du groupe, les effectifs ont également fondu, preuve qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé.

“Pour améliorer sa rentabilité, le groupe Carrefour taille dans les effectifs en mettant la pression sur les salariés, qui voient leurs conditions de travail se dégrader.”

Serge Nardelli, secrétaire national du Syndicat Commerce et Services des Bouches-du-Rhône

Et d’autres magasins ont déjà débrayé, ces dernières semaines, à Amiens, Saint-Égrève, Perpignan ou encore Châlons-en-Champagne. « Carrefour est en train d’employer les mêmes méthodes que Casino avec un décalage dans le temps, explique Serge Nardelli, secrétaire national du Syndicat Commerce et Services des Bouches-du-Rhône. Pour améliorer sa rentabilité, le groupe taille dans les effectifs en mettant la pression sur les salariés, qui voient leurs conditions de travail se dégrader. Tout ça pour regagner la confiance des actionnaires, qui exigent de voir le cours de l’action remonter. »

Tweet de la CFDT-Services en soutien aux salariés de Carrefour Grand Littoral, à Marseille

Pour ces salariés de la « deuxième ligne » qui ont répondu présents dès le premier confinement, l’exaspération est d’autant plus palpable que le secteur n’a pas été sinistré par la crise sanitaire, bien au contraire. En témoignent les chiffres annoncés, largement positifs. En 2020, « Carrefour a réalisé sa meilleure performance depuis au moins vingt ans… », claironne la direction. De quoi faire gronder des salariés à qui on impose une modération salariale. « Depuis 2018, Carrefour a déjà réalisé 3 milliards d’euros d’économies, et le groupe projette d’en réaliser 2,4 milliards supplémentaires à horizon 2023, résume Sylvain Macé, délégué syndical central CFDT. Forcément, cela se fait au détriment des emplois et des conditions de travail. »

L’imminence de nouvelles annonces

Face à la tension sociale dans les magasins, le groupe a repoussé une annonce qui ne va pas manquer de faire monter encore plus l’exaspération : le basculement de 40 nouveaux magasins en location-gérance (30 supermarchés et 10 hypers). Cela devait être officiel au début du mois mais la direction semble vouloir boucler auparavant les négociations salariales, qui sont également très tendues. Pour les salariés concernés, sortir du groupe et se retrouver dans un établissement en location-gérance signifie la perte d’un mois de salaire en moyenne. Et si cette politique d’externalisation n’est pas nouvelle, elle est en train de s’accélérer et touche à présent les hypermarchés qui étaient peu concernés auparavant.

« On va droit dans le mur, alerte Sylvain Macé, qui craint un mouvement social national si la direction poursuit cette politique à marche forcée. Les salariés sont à bout. Toutes les sections nous le disent. On ne peut pas remercier les salariés de leur investissement pendant la crise, afficher de très bons résultats économiques et laisser la situation sociale se détériorer. »

Ambiance également tendue chez Auchan

Du côté de Auchan, c’est le même sentiment d’injustice qui domine. Alors que le groupe est en pleine négociation sur les salaires, la direction reste sourde aux revendications. La CFDT demande une augmentation de 5 % et se voit répondre jusqu’à présent un tout petit 0,8 %, qu’elle juge révoltant.

“Nous demandons un juste retour pour tous les efforts que nous avons fournis […].”

Gilles Martin, délégué syndical CFDT du groupe Auchan pour les hypers

« Nous demandons un juste retour pour tous les efforts que nous avons fournis, insiste Gilles Martin, délégué syndical CFDT pour les hypers. Auchan a bénéficié de la crise. Ses résultats sont bons, d’autant que le groupe vient de vendre sa filiale chinoise et n’a donc pas de problème de trésorerie. »

À ce sentiment d’injustice s’ajoute une forme de lassitude des salariés, qui travaillent masqués tous les jours avec pour certains la peur de se faire contaminer. « Les primes, c’est bien, mais c’est une chose ; avoir un salaire décent pour le travail fourni, c’est autre chose », résume Gilles Martin, également inquiet de voir l’entreprise poursuivre l’automatisation de l’encaissement dans l’ensemble des magasins avec toutes les questions d’emploi que cela pose. Encore une source de tension qui touche l’ensemble de la grande distribution.

Un geste salarial à lui seul ne suffira pas

« Le patronat de la grande distribution n’a pas pris la mesure de ce que vivent les salariés. Il se comporte de la même façon qu’avant la crise sanitaire, comme un lobby économique essentiellement tourné vers la défense de son secteur, sans chercher à se remettre en question, à changer de logiciel. La crise que nous vivons appellerait pourtant à poser la base d’un nouveau dialogue social, insiste Olivier Guivarch, secrétaire général de la Fédération CFDT des Services. Rappelons que tous ces salariés n’ont jamais cessé de travailler, que leurs conditions de travail sont dégradées. Ils méritent à la fois un geste salarial (les rémunérations sont faibles dans la grande distribution), parce qu’ils ont du mal à vivre de leur travail, et une plus grande considération. Dans cette période de crise, les distributeurs n’ont même pas pris l’initiative de geler leurs plans imaginés avant l’apparition de la Covid, comme si rien n’avait changé. C’est pourtant le moment qu’ils prennent des décisions concrètes qui tranchent avec le passé, comme la création d’un comité de filière et l’ouverture de discussions au niveau de la branche ! »