“Le rapport à la vérité est corrompu”

Dans son essai Les Conspirateurs du silence*, la philosophe Marylin Maeso déplore une société bavarde où le dialogue n’existe plus.

Par Claire Nillus— Publié le 01/05/2021 à 06h00

Marylin Maeso
Marylin Maeso© DR

Vous étudiez depuis longtemps le fonctionnement de Twitter. On est loin de l’agora virtuelle…

Effectivement, l’une des premières leçons de Twitter est que le dialogue n’est pas inné mais s’apprend. L’idée de pouvoir discuter sereinement avec des comptes auxquels on n’est pas abonné ne fonctionne pas. Twitter n’est pas l’agora virtuelle qui favorise la démocratie directe. Car celle-ci repose sur la capacité d’une population à s’entendre sur un minimum de points communs. Or c’est l’inverse qui se produit sur les réseaux sociaux : si démocratie signifie pouvoir du peuple par le peuple, force est de constater qu’il n’y a aucun pouvoir du peuple comme « entité » dès lors que des sous-groupes se forment en permanence et passent leur temps à s’écharper. Dans cette atmosphère anxiogène, les personnes sont sommées de choisir un camp, c’est très malsain. Aujourd’hui, des militants investis n’osent plus s’exprimer sur les réseaux par peur de se faire tancer ou d’être mal compris, n’importe quel propos pouvant être instrumentalisé.

Notre époque est-elle marquée par une crise de la vérité ?

L’attraction pour la vérité existe toujours, sinon les théories complotistes n’auraient pas autant de succès. C’est le rapport à la vérité qui est corrompu. Lorsque l’on veut faire taire une personne, ce n’est plus la vérité qui intéresse mais ce qui est efficace. La logique de l’efficacité est redoutable, c’est une logique du jusqu’au-boutisme. La vérité, elle, permet de poser des limites : les faits sont ce qu’ils sont, peu importe que cela nous plaise ou non. Le choix de l’efficacité, au contraire, c’est de tordre le cou à l’adversaire quelles qu’en soient les conséquences. L’objectif n’est pas de dégager une vérité mais de faire taire l’autre et faire en sorte qu’il ne puisse plus s’exprimer. En tant que règne de l’immédiateté, Twitter favorise cela. Il suffit de quelques secondes pour qu’une polémique démarre et soit validée par les Retweets et les likes, comme si le fait que d’autres personnes soient d’accord avec nous nous donnait raison.

”Devant un écran, il y a une forme de déshumanisation de l’autre, une action particulière dont on ne voit pas les conséquences, lesquelles se déroulent à distance. L’écran de l’abstraction entre vous et l’autre autorise tout…”

L’écran divise et protège en même temps…

Oui, car l’absence de face-à-face désinhibe la violence. Il est beaucoup plus difficile de maintenir certaines dérives lorsqu’on se trouve en présence de la personne. Devant un écran, il y a une forme de déshumanisation de l’autre, une action particulière dont on ne voit pas les conséquences, lesquelles se déroulent à distance. L’écran de l’abstraction entre vous et l’autre autorise tout…

Pourquoi le débat achoppe-t-il systématiquement, selon vous ?

Parce que, souvent, le premier réflexe face à un contradicteur est de s’énerver. La capacité à échanger sur des sujets difficiles passe donc par un apprentissage des conditions et des possibilités minimales pour que deux personnes puissent dialoguer : se mettre d’accord sur l’honnêteté intellectuelle du débat, sur le fait de ne pas caricaturer le propos, de ne pas couper systématiquement la parole. La priorité du débat n’est pas de convaincre l’autre à tout prix. L’essence de la démocratie ne consiste pas à mettre tout le monde d’accord ! Encore une fois, elle vise à s’accorder sur quelques points pour permettre la vie collective.

L’hyperconnectivité de certains ne reflète-t-elle pas un sentiment d’insécurité et de perte de repères ?

En effet, beaucoup sont à la remorque de l’information à ne pas rater et de la polémique du moment qui vous dit sur quoi vous allez vous indigner aujourd’hui : ils vont sur Twitter pour chercher la controverse du jour, comme s’ils étaient en état d’hypervigilance permanente, comme s’il y avait urgence, comme si quelqu’un était en train de se noyer. Aucune démocratie ne peut bien fonctionner comme cela.

Comment retrouver des règles d’échanges sains ?

Le premier réflexe, c’est de ne pas réagir, sauf s’il y a urgence (si la personne se noie). On peut survivre à la publication d’un article le temps d’aller vérifier les faits. Les journalistes doivent respecter cela sinon ils jouent un jeu dangereux en alimentant la défiance vis-à-vis des médias. Ainsi, si vous voulez parler d’un hashtag que vous trouvez stupide, ne l’utilisez pas ! Pour être capable d’entendre une position qui n’est pas la vôtre, prenez du recul, mettez de côté pendant quelques heures, d’autant que, dans les premières minutes, votre propos va se perdre dans le brouhaha médiatique. En choisissant d’attendre que la pression retombe, votre parole a plus de chances d’être entendue. Je crois qu’il faut commencer par recréer du silence.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

* Éditions de l’Observatoire, « La Relève », 176 pages, février 2018.