“L’éducation aux médias doit devenir une matière à part entière”

Cette sociologue des médias* dénonce un manque de moyens, de considération et une pédagogie inadaptée aux enjeux.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 01/05/2021 à 06h00

Divina Frau Meigs, sociologue des médias
Divina Frau Meigs, sociologue des médias© Hervé Thouroude

Les enfants découvrent l’éducation aux médias et à l’information (EMI) au collège. Et fin mars a eu lieu la Semaine de la presse et des médias à l’école. Est-ce satisfaisant ?

Ce n’est certainement pas suffisant ! Je rappelle souvent ces chiffres : les jeunes passent en moyenne 2 000 heures par an devant les écrans, 800 heures devant les enseignants et 54 heures de qualité/temps avec leurs parents. Avec le confinement, la proportion devant les écrans a même dû augmenter… Avec le flot de fake news, et maintenant de deepfake [hypertrucage, technique qui consiste à superposer des fichiers audio et vidéo], totalement indétectables, la circulation virale des discours de haine et des thèses complotistes, il y a urgence à former les jeunes à la culture du numérique et à forger un esprit critique.

Or je vous avoue que je suis inquiète et perplexe face au manque de moyens mis en œuvre. L’EMI reste une variable d’ajustement alors qu’il faudrait en faire une véritable matière, et commencer son apprentissage beaucoup plus tôt que le collège. Plus tôt nos jeunes seront formés aux médias et à l’information et moins ils seront des cibles inconscientes des usages et des modes de consommation programmés par d’autres. Les moyens ne sont pas non plus mis en œuvre pour former les enseignants : de 16 000 à 20 000 enseignants sont formés chaque année sur les 800 000 membres de l’Éducation nationale. Là aussi, c’est une goutte d’eau ! La crise aurait dû accélérer la prise de conscience des besoins et des enjeux, mais non, on reste à bricoler.

Il existe quand même des projets très intéressants menés dans des classes…

Oui mais cela reste marginal. Et, dans l’ensemble, l’EMI reste ringarde. L’éducation aux médias qui consiste simplement à envoyer des journalistes devant une classe pendant une heure, ou bien à expliquer comment on fait un journal ou une émission de radio, c’est inadapté et insuffisant. Et puis c’est trop souvent une intervention, un coup. Le contraire de l’éducation, qui elle, s’inscrit sur le temps long. Il faut changer d’approche, mettre à jour notre schéma d’éducation aux médias, qui relève encore du siècle dernier.

”Avec 800000 enseignants, donc 800000 influenceurs, et 12 millions de followers, l’école peut être la plus grande plateforme d’éducation à la citoyenneté !”

Comment faire ?

L’éducation aux médias, ce n’est pas seulement apprendre à chercher une information, vérifier sa source, c’est aussi bien comprendre la nouvelle relation média-data… Nous devons outiller nos jeunes à détecter la désinformation, à en comprendre les mécanismes. Pour ensuite en faire la critique, opposer des arguments, recréer de l’information afin de contrer la désinformation. Tout cela doit s’accompagner d’une réflexion, de débats autour des valeurs démocratiques, et ne pas se limiter – comme c’est malheureusement le cas avec la nouvelle option « numérique et sciences informatiques » au lycée – à une orientation purement utilitaire, opérationnelle du numérique, en apprenant à coder. Il faut que l’EMI devienne cet espace de citoyenneté à la fois créatif et critique qui permette de donner sens à des valeurs humanistes. Avec 800000 enseignants, donc 800000 influenceurs, et 12 millions de followers, l’école peut être la plus grande plateforme d’éducation à la citoyenneté !

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

* Professeure à l’Université Paris III - Sorbonne Nouvelle en sciences de l’information et de la communication. Sociologue des médias et membre du groupe d’experts de l’Union européenne sur la désinformation. Auteure de Faut-il avoir peur des fake news ? La Documentation française, 2019.

Pour aller plus loin…

Ce Petit manuel critique d’éducation aux médias est une pépite. Il présente nombre de projets montés et réalisés avec des jeunes publics, principalement dans les Hauts-de-France, et il amène à réfléchir. Il articule pratique et analyse.

La pratique ? Elle est mise en œuvre par La Friche, un collectif roubaisien de quatre journalistes indépendants, qui organisent des ateliers et des formations d’éducation aux médias et à l’information.

L’analyse est, elle, aiguillonnée par l’association Édumédias, un collectif réunissant des chercheuses en sciences de l’information de l’Université de Lille. Leur approche est avant tout participative :

« C’est une pédagogie par le faire, résume Flora Beillouin, membre de La Friche. Les jeunes sont mis en situation d’être des journalistes. » À eux donc de réfléchir au choix des sujets, des personnes à interviewer, aux questions à poser, à imaginer comment construire leur récit, « avec tous les formats de narration, en intégrant toutes sortes de supports : vidéo, texte, dessin, etc., pour expérimenter différentes manières de raconter des histoires et construire leurs représentations du monde ».

Cette approche permet à la fois d’apprendre à manipuler les outils numériques, à forger l’esprit critique et à prendre conscience « de la force que cela leur donne de s’emparer de ces espaces d’expression que sont les réseaux sociaux. Ces derniers ne sont alors plus un lieu dangereux mais un lieu d’expression et de participation ».

Petit manuel critique d’éducation aux médias Pour une déconstruction des représentations médiatiques. Éditions du Commun, 150 pages.