Les seniors, ces autres victimes collatérales de la crise

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iconeExtrait de l’hebdo n°3774

La progression de l’emploi des seniors enregistrée depuis 2006 pourrait connaître un coup d’arrêt brutal avec la multiplication des plans sociaux.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 20/04/2021 à 12h00

42 % des salariés français qui arrivent à l’âge de la retraite sont déjà sortis du marché du travail.
42 % des salariés français qui arrivent à l’âge de la retraite sont déjà sortis du marché du travail.© Patrick Allard/RÉA

C’est une crainte partagée par tous les observateurs économiques et sociaux. Celle de voir le débranchement des aides aux entreprises se traduire dans les prochains mois par une avalanche de plans sociaux. Or, on le sait, les seniors sont souvent les premiers visés quand il s’agit de tailler dans les effectifs ou d’accompagner les mutations technologiques, car ce sont eux qui « coûtent » le plus cher. « Depuis le début de la crise, on s’est beaucoup focalisé sur les jeunes, à raison. Mais il ne faudrait pas que, ce faisant, on renoue avec ce vieux réflexe typiquement français qui consiste à faire des seniors une variable d’ajustement de l’emploi », note Marylise Léon, secrétaire générale adjointe de la CFDT.

Les dangers d’une vision court-termiste

En France, le taux d’emploi des plus de 55 ans n’a cessé de croître pendant une quinzaine d’années, passant de 38 % en 2006 à 52 % en 2019 (chiffres de la Dares). Il n’en demeure pas moins, à ce jour, l’un des taux les plus faibles d’Europe.

La crise sanitaire et la tentation d’une vision court-termiste dans les entreprises une fois stoppée la mise sous perfusion de l’économie pourraient bien accentuer cette propension d’une gestion RH tapant dans le haut de la pyramide des âges. Le mouvement semble d’ailleurs déjà entamé…

En 2020, les plus de 50 ans inscrits à Pôle emploi représentaient les deux tiers des ruptures de contrat de travail par des plans sociaux. Parmi eux, certaines mesures d’âge et autres préretraites restent un moyen privilégié par les entreprises pour réduire la voilure. Ainsi, le PSE chez Michelin anticiperait 60 % de préretraites et 40 % de départs volontaires, quand la SNCF dit viser une réduction de 2 % de ses effectifs en 2021 « en jouant sur les départs à la retraite ».

Le spectre du chômage de longue durée

Mais pour beaucoup la sortie de l’entreprise après 50 ans s’accompagne d’une grande difficulté à retrouver un emploi. Le spectre du chômage de longue durée devient alors une réelle menace. D’après le dernier baromètre de Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) sur le chômage et ses impacts, publié au début avril, un tiers des chômeurs de plus de 55 ans sont en recherche d’emploi depuis plus de trois ans. « On voit bien qu’il y a là un risque grandissant de précarisation de toute une partie de la population active, accentué pour les moins de 57 ans par la dégressivité des allocations, inscrite dans la réforme de l’assurance-chômage », alerte Marylise Léon.

La CFDT s’inquiète également de l’utilisation des outils de la négociation sociale à la main des employeurs depuis les ordonnances Travail de 2017 – en l’occurrence les accords de performance collective (APC) et ruptures conventionnelles collectives (RCC). « Il y a une réelle crainte que ces outils, mis en place au moment où la conjoncture était ascendante, soient complètement dévoyés et contribuent à la destruction massive de l’emploi des seniors. »

Une aide à l’embauche structurelle

1. Association nationale des directeurs des ressources humaines.

Comment limiter l’impact de la crise sur l’emploi des seniors ? Certains, à l’instar de l’ANDRH1, appellent à un « plan seniors », à l’image du plan « Un jeune, une solution » mis en place à l’été 2020. La CFDT, elle, se refuse à cloisonner les solutions en fonction de l’âge des personnes. Auditionnée à la fin 2019 lors d’une mission d’information parlementaire sur l’emploi des seniors, elle avait milité pour une liberté de choix (dès lors que les conditions d’une poursuite de l’activité sont réunies) et porté l’idée d’une généralisation de la retraite progressive dans le cadre de son programme « Urgence emploi » – revendication partiellement satisfaite à la sortie du premier confinement. Alors qu’une nouvelle mission d’information parlementaire sur l’emploi des seniors vient d’être confiée à la députée Valérie Six (mission pour laquelle la CFDT a été auditionnée le 14 avril), le contexte est tout autre.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef-adjointe de Syndicalisme Hebdo

« L’idée, c’est d’éviter à tout prix de créer les conditions d’une trappe à pauvreté », note Marylise Léon. La piste d’une aide à l’embauche structurelle des chômeurs de plus de six mois qui risquent de basculer dans le chômage de longue durée est à l’étude du côté de la Confédération. Elle aurait l’avantage, sans être estampillée spécifiquement mesure pour les seniors, de capter tout un public fragilisé par la crise, avant qu’il ne tombe dans l’invisibilité. « C’est notre priorité et notre responsabilité, en tant que syndicalistes, de ne laisser personne au bord de la route. »