Les VTC de la Côte d’Azur veulent se faire entendre

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iconeExtrait de l’hebdo n°3779

Touchés de plein fouet par la crise, les chauffeurs privés ressentent de plus en plus la nécessité de se réunir pour défendre leurs droits. À Nice, le Syndicat général CFDT transports du Sud-Est les accueille depuis 2017 au sein d’une section spécifique. Rencontre avec des indépendants peu au fait du monde syndical, mais prêts à s’engager dans une démarche collective.

Par Jérôme Citron— Publié le 25/05/2021 à 12h00

Oualid, Kaled, Abir et Jean-Luc, quatre chauffeurs VTC basés à Nice, ont décidé de rejoindre la CFDT afin de défendre leurs droits mais aussi mieux les faire progresser.
Oualid, Kaled, Abir et Jean-Luc, quatre chauffeurs VTC basés à Nice, ont décidé de rejoindre la CFDT afin de défendre leurs droits mais aussi mieux les faire progresser.© Syndheb

Garés « comme ils peuvent » autour du centre commercial accolé à l’aéroport de Nice, Oualid, Jean-Luc, Kaled et Abir attendent, les yeux rivés sur leur smartphone, l’arrivée d’un vol… et d’un ou plusieurs potentiels clients. Chauffeurs indépendants, ils n’ont pas le droit d’accéder aux terminaux comme les taxis. Officiellement, ils n’ont même pas le droit d’attendre un client hors de leur base de départ, en l’occurrence leur domicile dans la grande majorité des cas. Pourtant, ils sont bien là, et la plateforme Uber leur a donné un numéro d’arrivée dans la « zone aéroportuaire » (dont fait partie le supermarché selon les critères de l’application), à l’instar d’un taxi qui attendrait dans une file.

“Le système est hypocrite car le prix des courses ne permet pas de revenir à sa base après chaque client. Tout le monde le sait, mais la réglementation n’évolue pas.”

Un chauffeur VTC

Cette anecdote est à l’image de ce que vivent les chauffeurs privés au quotidien. Que ce soit à l’aéroport ou dans les centres-villes, ils attendent leurs courses au plus près de la demande tout en risquant une amende pour maraudage électronique. « Le système est hypocrite car le prix des courses ne permet pas de revenir à sa base après chaque client, explique l’un d’eux. Tout le monde le sait, mais la réglementation n’évolue pas. » Par conséquent, rien n’est conçu dans les villes pour ces chauffeurs pourtant de plus en plus nombreux. Comme si personne n’acceptait de voir les problèmes que cela pose au quotidien. Il n’existe pas de parking spécifique, pas de lieu où faire des pauses, pas de toilettes disponibles facilement. « Même les stations-service ne veulent plus de nous, s’emporte Abir. En tant que femme, c’est vraiment un problème. ».

Les aléas de la toute-puissance des plateformes

À cette insécurité juridique s’ajoute la question de la toute-puissance des plateformes, qui peuvent radier un chauffeur du jour au lendemain, sans explication. C’est ce qui est arrivé à Kaled il y a plusieurs mois. Depuis, il se bat pour comprendre pourquoi et débloquer la situation, mais reste confronté à un mur. « On se fait balader au téléphone et, quand on se rend dans leurs bureaux sur place, on tombe sur des employés qui nous disent qu’ils n’ont pas le pouvoir d’intervenir, que c’est géré par informatique », explique le jeune homme, qui continue de travailler avec des plateformes concurrentes mais n’a pas digéré de s’être fait virer comme un malpropre. « C’est peut-être un client qui s’est plaint… sauf que je n’ai pas le souvenir d’une course qui se soit mal passée. »

Dans cette région très touristique « où l’on fait son chiffre pendant la saison », tous ont encore en travers de la gorge le coup bas d’Uber de l’été dernier. La société a en effet encouragé l’ensemble des chauffeurs à « descendre » dans le Sud, provoquant un afflux de concurrents au moment où les chauffeurs locaux pensaient pouvoir compenser les pertes dues à la crise sanitaire. Des chauffeurs qui avaient déjà perdu leur clientèle étrangère perso (sans parler du Festival de Cannes et, plus généralement, de l’ensemble des salons professionnels) se sont donc retrouvés confrontés à une offre pléthorique de véhicules venant prendre en charge les vacanciers français. « Beaucoup de chauffeurs ont jeté l’éponge, dont mon mari. On a perdu 70 % de notre chiffre d’affaires ! », déplore Abir, qui, elle, s’accroche en espérant que l’activité reprenne.

Remontés contre ce qu’ils ressentent comme une série d’injustices et une non-reconnaissance de leur travail, Oualid, Jean-Luc, Kaled et Abir, « toujours heureux d’avoir fait ce choix de métier », ont décidé de rejoindre la CFDT.

Des chauffeurs VTC qui veulent être entendus

« Ce que nous voulons, c’est qu’il y ait des discussions en haut lieu afin d’aborder tous ces problèmes », explique Oualid Adjabi. VTC depuis plus de cinq ans, cet ancien cadre de Leroy Merlin, qui s’est lancé en attendant un « vrai travail », a fini par apprécier la liberté que lui offre cette activité. Il a le tempérament d’un meneur d’hommes et l’envie de se faire entendre. Après avoir animé un collectif sans étiquette, il a choisi de rejoindre la CFDT et est devenu le secrétaire de la section VTC du Syndicat général des transports CFDT Sud-Est (Alpes-Maritimes et Var) il y a quelques mois. « Rejoindre une organisation syndicale doit nous permette de nous faire entendre aux bons endroits, là où cela se décide vraiment », résume-t-il.

“Chaque chauffeur est dans plusieurs groupes WhatsApp pour se tenir au courant. Je sens que les chauffeurs sont prêts à se mobiliser si on le leur demande.”

Oualid Adjabi, secrétaire de la section VTC du Syndicat général des transports CFDT Sud-Est

Pour Flore Mollet, secrétaire générale du syndicat, comme pour son prédécesseur, accueillir et aider ces travailleurs est une évidence. Le syndicat a donc dû s’adapter à cette population non salariée en réfléchissant à ce qu’il pourrait lui apporter. Finalement, il a été décidé de demander aux chauffeurs une adhésion forfaitaire de 15 euros par mois (10 euros depuis la crise) et de les organiser en section avec un petit budget et un secrétaire chargé d’animer le collectif. En 2017, la section a compté une soixantaine de chauffeurs – puis le soufflé est retombé avec le départ du secrétaire, qui a changé de métier. Oualid relève donc aujourd’hui la délicate mission de redynamiser une section qui ne compte plus qu’une petite trentaine d’adhérents. « Ici, on se connaît tous, explique-t-il. Chaque chauffeur est dans plusieurs groupes WhatsApp pour se tenir au courant. Je sens que les chauffeurs sont prêts à se mobiliser si on le leur demande. »

Le syndicat aide… mais ne fait pas “à la place” des chauffeurs

Du côté du syndicat, on est également prêt à aider, à apporter le savoir-faire et à proposer des services – la première consultation gratuite d’un avocat, l’assurance en cas de perte de points du permis, la prise en charge de la cotisation Asseco (l’association de consommateurs de la CFDT), etc. – mais il est entendu qu’il ne sera pas possible de faire à la place des chauffeurs. « On se démène. On les a aidés à tenir une AG, à élire un secrétaire de section, on va leur faciliter les contacts avec les décideurs locaux et nationaux, mais cela ne conduira à des résultats que s’ils prennent les choses en main », résume Flore Mollet.

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef-adjoint de CFDT Magazine

À l’image de ce qui se passe au sein des entreprises, c’est avant tout sur le terrain que cela va se jouer. L’enjeu est de créer un collectif soudé et une culture syndicale qui permettent de s’inscrire dans la durée. Le potentiel est là, reste à transformer l’essai…

Abir, chauffeuse VTC, avec Flore Mollet, secrétaire générale du Syndicat général des transports CFDT du Sud-Est.
Abir, chauffeuse VTC, avec Flore Mollet, secrétaire générale du Syndicat général des transports CFDT du Sud-Est.© Syndheb