Monoprix : Depuis un an, ils encaissent !

iconeExtrait du magazine n°470

Les salariés de la grande distribution font partie des travailleurs de deuxième ligne qui ont permis au pays de tenir debout pendant le confinement. Aujourd’hui, ils exigent une juste reconnaissance de leur métier. Reportage.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 05/02/2021 à 10h05

Rien n'a été mis en place pour améliorer les conditions de travail des "deuxième ligne" qui subissent surcharge de travail et incivilités accrues depuis des mois.
Rien n'a été mis en place pour améliorer les conditions de travail des "deuxième ligne" qui subissent surcharge de travail et incivilités accrues depuis des mois.© RÉA

Café, croissants, yaourts et jus de fruits frais provenant des invendus&nbsp: il est onze heures, une dizaine de salariés de ce Monoprix parisien se retrouvent en salle de pause, à deux pas du local syndical. L’occasion d’échanger les dernières nouvelles et de se détendre un peu avant de retourner au déchargement des palettes, au réassort des rayons ou à la ligne de caisse. Ce moment de calme est bienvenu dans cette période compliquée.

« D’une semaine à l’autre, on ne sait pas ce qui va nous tomber dessus, les horaires changent tout le temps, les gens sont fatigués », explique Patricia Virfolet, déléguée syndicale centrale de Monoprix, où la CFDT est majoritaire. Depuis le début de la crise sanitaire, les nerfs des salariés sont mis à rude épreuve. Tous gardent un souvenir précis du déclenchement du confinement de mars dernier. « Les gens achetaient comme des fous, ils guettaient les camions de livraison, réclamaient de la javel et du papier toilette, se souvient Patricia. Nous avons dû échelonner le réassort dans la journée pour que tous les clients puissent être servis. »

Patricia Virfolet, déléguée syndicale centrale de Monoprix.
Patricia Virfolet, déléguée syndicale centrale de Monoprix.© DR

« Les gens nous remerciaient d’être là, nous avons senti une réelle reconnaissance »

Patricia Virfolet

Tout au long du premier confinement, quand une partie de la France basculait dans le télétravail, il a fallu assurer, rester patient face à l’anxiété des clients, ne pas céder soi-même à la peur du virus. Les masques, le gel, les parois de Plexiglas ont été mis en place bien plus tard. « Quand on allait au boulot, les rues étaient vides, les transports en commun étaient déserts, c’était étrange », raconte une salariée.

Cependant, le sentiment d’être utile aux autres, d’accomplir une mission essentielle dans des circonstances exceptionnelles a permis de tenir. « Les gens nous remerciaient d’être là, nous avons senti une réelle reconnaissance », note Patricia. Un état de grâce qui n’aura pas duré longtemps. Au fil des mois suivants, alors que l’épidémie ne faiblit pas et que les décisions de reconfinement et de couvre-feu se succèdent, les tensions du quotidien et les incivilités repartent de plus belle. « Je vois à longueur de journée comment le personnel est maltraité par les clients », observe Laurent, personnel d’encadrement. Les effectifs, déjà revus à la baisse en 2019, l’ont été encore plus en 2020, indique un avis du comité social et économique (CSE). 

La crise de la Covid n’arrange rien. Les arrêts maladie, les plannings chamboulés, les changements de poste au pied levé, les administratifs en télétravail, parfois difficiles à joindre, ont contribué à toutes sortes de dysfonctionnements, à une confusion généralisée ressentie jusque dans les magasins. « Entre les prix mal affichés et les promotions qui ne sont pas prises en compte à la caisse, les clients s’énervent et ça monte très vite, remarque Laurent. Les caissières, je comprends qu’à un moment elles aient envie de se lever et de se barrer ! Avec ce qu’elles endurent, je leur dis chapeau ! »

File d'attente devant un magasin Monoprix.
File d'attente devant un magasin Monoprix.RÉA

Même son de cloche du côté de Véronique, déléguée syndicale d’un Monoprix de proche banlieue et responsable d’un rayon, qui constate une augmentation de la charge de travail des employés mais aussi des cadres en forfait, accentuée par le non-remplacement des absences. « Je travaillais en binôme sur mon rayon avec une jeune collègue dont le CDD n’a pas été renouvelé, regrette-t-elle. Seule, je n’y arrive plus. Je ne peux plus assurer la qualité de service que les clients attendent de leur Monoprix. » C’est pourtant cette qualité du lien avec les clients, souvent des habitués, des gens du quartier, qui fait toute la différence aux yeux des salariés, pour la plupart très attachés à l’entreprise et à son image.

Un sentiment d’injustice

À cette dégradation sensible des conditions de travail s’ajoute une baisse constatée sur les fiches de paye. Au moment de la fermeture des rayons non essentiels (librairie, papeterie, vêtements, etc.), Monoprix a placé un certain nombre de salariés en activité partielle, selon un taux calculé en fonction du chiffre d’affaires réalisé par le magasin sur la vente de produits non essentiels. Résultat, un temps de travail effectif amputé de 10, 20 et jusqu’à 70 % selon les magasins.

Et le sentiment d’injustice a été d’autant plus vif quand les salariés ont appris que le groupe ne compensait pas intégralement le chômage partiel. « Certains disent qu’avec 10 % de salaire en moins, l’impact financier est minime ; je ne suis pas d’accord, 40 euros de moins par mois sur un petit salaire, c’est énorme ! », souligne une élue CFDT. 

Et les salaires ne sont pas lourds dans le secteur : « Tu peux rester vingt ans à peine au-dessus du Smic », lâche la déléguée syndicale. Aussi, la prime de 1 000 euros défiscalisée annoncée par le gouvernement en mars dernier pour les travailleurs de deuxième ligne a-t-elle suscité de fortes attentes. « Nous avons dû la réclamer ! », lance Patricia.

Elle a finalement été versée, mais au prorata du temps de travail, et les cadres ont dû écluser leurs jours de congé pour être éligibles… Aujourd’hui, c’est une juste reconnaissance de leurs efforts et le retour d’un dialogue social respectueux que les salariés sont en droit d’exiger. 

Revaloriser les salariés des deuxième ligne, une urgence!

Sans eux, notre société se serait effondrée. Aides à domicile, salariés du bâtiment et des transports, caissières, personnel de la propreté… les travailleurs de deuxième ligne (majoritairement des femmes) ont en commun l’utilité sociale de leur métier, des salaires insuffisants, du temps partiel souvent subi et des conditions de travail difficiles. Mis en lumière pendant le premier confinement, ils attendent encore de voir se concrétiser les promesses faites au printemps dernier. Le gouvernement a inscrit ce thème aux concertations en cours. Une mission – confiée à Sophie Moreau-Follenfant, DRH, et Christine Erhel, économiste au Conservatoire national des arts et métiers – vise à identifier les métiers et les secteurs concernés, réaliser un état des lieux avant d’engager des négociations qui devront être conduites dans les branches pendant l’année 2021. Deux critères sont d’ores et déjà retenus pour définir ces métiers de la deuxième ligne : l’exposition au virus et le temps de présence sur site pendant le confinement. La CFDT revendique une revalorisation des grilles de salaires, un meilleur accès à la formation et une amélioration des parcours professionnels.