Négociations salariales : le compte n’y est pas

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iconeExtrait de l’hebdo n°3771

Plus encore que les années précédentes, les négociations salariales se tendent dans de nombreux secteurs. Beaucoup d’entreprises, qui n’ont pas souffert de la crise, ne veulent pas accorder d’augmentation malgré les efforts consentis par leurs salariés.

Par Jérôme Citron— Publié le 30/03/2021 à 12h00 et mis à jour le 30/03/2021 à 13h19

Les 5,6 millions de travailleurs dits de deuxième ligne aimeraient voir leurs efforts pour assurer la continuité de la vie économique traduits en matière salariale.
Les 5,6 millions de travailleurs dits de deuxième ligne aimeraient voir leurs efforts pour assurer la continuité de la vie économique traduits en matière salariale.© Sylvie Humbert/RÉA

Alors que plusieurs magasins Carrefour ont débrayé ces dernières semaines pour dénoncer leurs conditions de travail, les suppressions de postes et l’absence de revalorisation salariale, le mouvement prend à présent une dimension nationale. La CFDT du groupe appelle les salariés à un mouvement national dans toutes les enseignes Carrefour ce week-end de Pâques. « Malgré l’annonce de résultats 2020 exceptionnels, la poursuite de ses investissements à l’étranger et la revalorisation de sa politique actionnariale, la direction de Carrefour ne cesse de remettre en cause le statut social et les conditions de travail de ses salariés », dénonce le délégué syndical central CFDT Sylvain Macé.

Au-delà du « cas Carrefour », le climat social reste tendu dans toute la grande distribution. Après une année éprouvante, les salariés dits de la deuxième ligne attendent un juste retour de leurs efforts. Mais les employeurs freinent des quatre fers et n’entendent pas négocier d’augmentations générales. Jusqu’à présent, ils espèrent seulement que les primes vont calmer la colère sociale.

En première ligne, mais en bas de l’échelle salariale

Ce qui se joue en ce moment dans la grande distribution n’est en rien un fait isolé. L’ensemble des fédérations professionnelles CFDT dénoncent un durcissement de la part des employeurs. Dans l’agroalimentaire par exemple, le discours sur les salariés de deuxième ligne ne s’est pas non plus traduit par un geste salarial – alors que beaucoup d’entreprises ont connu une forte activité en 2020.

“Il y a de la colère et du ressentiment chez les salariés, qui attendent plus qu’un remerciement pour leur investissement […].”

Fabien Guimbretière, secrétaire général de la Fédération générale de l’agroalimentaire

« Il y a de la colère et du ressentiment chez les salariés, qui attendent plus qu’un remerciement pour leur investissement, insiste Fabien Guimbretière, secrétaire général de la Fédération générale de l’agroalimentaire (FGA-CFDT). Nous parlons de secteurs difficiles où les salaires sont bas. Lors du premier confinement, des employeurs ont semblé découvrir les vertus du dialogue social. Pourtant aujourd'hui, rien ne change: négocier des augmentations ou des accords de branche sur les conditions de travail est toujours aussi difficile. La montée en compétences et les évolutions de carrières font également partie des éléments indispensables à une juste reconnaissance. Mais là encore, dans les faits, il n’y a guère d’avancées, les discours ne se traduisent pas en actes. »

Dans les centres d’appels aussi, la tension est forte. Le 15 mars, les syndicats ont interrompu la réunion de la commission paritaire et dénoncé l’attitude des patrons de la branche, qui ont refusé toute revalorisation de la grille alors que les salaires plafonnent au niveau du Smic.

Le secteur [de la banque et assurances] est pénalisé par des taux d’intérêt bas, qui devraient le rester pendant encore quelque temps. Ce qui laisse craindre des conséquences sur les salaires et les emplois.”

Luc Mathieu, secrétaire général de la Fédération Banques et Assurances

Même le secteur bancaire ne semble pas épargné. Contrairement aux habitudes, la plupart des réseaux ne sont pas parvenus à signer d’accord sur les rémunérations, se contentant de décisions unilatérales. Un tour de vis inquiétant. « Il est difficile d’estimer la part de la Covid pour expliquer cette attitude, analyse Luc Mathieu, secrétaire général de la Fédération Banques et Assurances. Pour l’instant, le secteur n’a pas trop pâti de la crise. S’il devait y avoir des conséquences, elles seront décalées dans le temps. En revanche, le secteur est pénalisé par des taux d’intérêt bas, qui devraient le rester pendant encore quelque temps. Ce qui laisse craindre des conséquences sur les salaires et les emplois. D’autant que la pression des actionnaires se fait sentir. » Mais, preuve qu’il n’y a pas de fatalité, le secteur des assurances est parvenu à des accords, et la grille des ouvriers agricoles a pu être revue avec des augmentations à la clé.

Décrochage des bas salaires

Si certaines branches font figure de bons élèves, la crise sanitaire semble amplifier une tendance identifiée depuis déjà quelques années : le décrochage des bas salaires. « L’évolution du Smic ne couvre pas l’évolution du pouvoir d’achat, résume Christelle Prévitali, responsable du pôle social du cabinet d’expertise Syndex. Pour le dire autrement, quand on prend en compte l’évolution des dépenses incompressibles des ménages, on se rend compte que les salaires décrochent. » Alors que le Smic a été réévalué au 1er janvier 2021 à 1 555 euros brut mensuels, soit une hausse de 0,9 %, les prix de l’alimentation ont augmenté de 2,1 % en 2019 et de 1,24 % en 2020. Ne prendre en compte que l’inflation (0,5 % en 2020) masque la réalité de ce que vit une partie de la population.

Le cabinet Syndex, qui intervient en appui des élus d’entreprise dans leurs négociations, identifie un autre phénomène depuis plusieurs années : le creusement des inégalités salariales au sein même des entreprises entre les catégories professionnelles. Les augmentations générales ont ainsi tendance à être plus favorables aux cadres. Les augmentations (y compris promotions) moyennes se situent autour de 2,3 % (2,8 % en 2019) pour ces derniers, contre 2,0 % (2,4 % en 2019) pour les non-cadres. Ce phénomène, s’il perdurait en 2021, battrait en brèche le discours du patronat quant à sa volonté de revaloriser prioritairement les salariés de deuxième ligne qui, rappelons-le, sont majoritairement des femmes en bas de l’échelle des salaires.

S’il apparaît incontestable que le climat d’incertitude ne favorise pas les négociations salariales, la CFDT refuse néanmoins que les employeurs en fassent une année blanche dans tous les secteurs d’activité. Accorder une prime ne peut être une fin en soi : il s’agit d’un coup de pouce ponctuel qui n’empêche pas le décrochage. « Nous conseillons aux élus d’être attentifs à toutes les aides perçues par leur entreprise pendant la période et d’analyser les perspectives économiques à moyen terme afin d’identifier les marges de manœuvre », insiste Christelle Prévitali.

Chiffrer les efforts

Dans de nombreux secteurs, les salariés ont déjà fait beaucoup d’efforts en 2020, tant économiquement (en ce qui concerne les personnes qui se sont retrouvées au chômage partiel) qu’en matière de qualité de vie au travail, avec l’acceptabilité d’une plus grande flexibilité compatible avec les règles sanitaires. Pour leur part, certaines entreprises ont pu subir un trou d’air sans avoir trop perdu et en ayant conservé des perspectives de croissance à court terme. Au moment de parler de rémunération, il peut être utile de chiffrer ces efforts, d’autant que les primes d’intéressement et de participation versées en 2021, calculées sur les résultats 2020, seront nécessairement en baisse.

“Dans le ménage, le gardiennage ou la sécurité, les marges des entreprises sont trop faibles. Seul un accord au niveau de la branche pourrait permettre de revaloriser les salaires et d’imposer par là même aux entreprises donneuses d’ordre de payer le service à un prix correct.”

Véronique Revillod, secrétaire générale adjointe de la Fédération des Services

Dans d’autres secteurs, enfin, la question salariale ne peut être traitée entreprise par entreprise tant la situation est bloquée pour des raisons structurelles. C’est le cas notamment de la branche des services aux entreprises ou celle des aides à domicile. « Dans le ménage, le gardiennage ou la sécurité, les marges des entreprises sont trop faibles. Seul un accord au niveau de la branche pourrait permettre de revaloriser les salaires et d’imposer par là même aux entreprises donneuses d’ordre de payer le service à un prix correct, analyse Véronique Revillod, secrétaire générale adjointe de la Fédération CFDT des Services. On a bien vu le rôle joué par ces personnes dites invisibles pendant la crise. Il serait temps que l’on s’attaque sérieusement à ce problème de société, la création de travailleurs pauvres. Et je ne parle pas que d’augmentation du salaire horaire mais aussi de la question du temps de travail qui ne permet pas à la fin du mois de dégager un salaire décent pour vivre. » Le secteur de l’aide à domicile symbolise à lui seul cette dérive.

Encore combien de temps accepterons-nous, collectivement, les rémunérations et les conditions de travail de ces personnes essentielles au bien-être des personnes âgées ? « La nécessité de revaloriser ces métiers fait consensus mais la question du financement n’est toujours pas réglée », insiste Véronique Revillod. Et si 2021 était l’année idéale pour faire sauter les derniers verrous ?