Panser les maux des soignants

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Extrait de l’hebdo n°3766

En première ligne depuis des mois, les professionnels de santé et d’accompagnement de l’Ehpad de Châteauneuf-la-Forêt (Haute-Vienne) sont épuisés. Fatigue, stress, déprime… : les maux, visibles ou invisibles, sont nombreux. Face à l’ampleur de la seconde vague, la CFDT a obtenu la mise en place d’un accompagnement psychologique pour les personnels.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 23/02/2021 à 13h00

Tatiana Lespinas, secrétaire générale de la section CFDT de l’Ehpad de Châteauneuf-la-Forêt, et Virginie Brunet-Ducher, secrétaire adjointe de la section et responsable de la branche publique du Syndicat Santé-Sociaux de la Haute-Vienne.
Tatiana Lespinas, secrétaire générale de la section CFDT de l’Ehpad de Châteauneuf-la-Forêt, et Virginie Brunet-Ducher, secrétaire adjointe de la section et responsable de la branche publique du Syndicat Santé-Sociaux de la Haute-Vienne.© DR

« Il fallait absolument que les collègues puissent s’exprimer, qu’ils puissent dire ce qu’ils traversent », explique Virginie Brunet-Ducher, élue CFDT dans l’établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes de Châteauneuf-la-Forêt qui accueille 133 résidents et une centaine d’agents. Face aux drames vécus par les personnels, la CFDT a demandé la mise en place d'un accompagnement psychologique, revendication aussitôt satisfaite par la direction, « compréhensive et réactive, » reconnaît Virginie.

Il faut dire que malgré les mesures et le protocole sanitaire en place, tout est allé très vite. Le premier cas est apparu au début du mois de novembre 2020, avant qu’une trentaine de pensionnaires et sept membres du personnel soient contaminés. « Nous avons été pris de court et rapidement dépassé », explique Virginie. Le premier décès se produit dès la mi-novembre. Les suivants ne tarderont pas. Un sentiment de culpabilité s’installe immédiatement.

Sentiments de culpabilité et d’impuissance

« Traumatisant », « horrible », « peur », « impuissance » : les mots sont chargés, lourds de sens. Et ils reviennent de manière quasi systématique lorsque les soignants néo-aquitains évoquent leur travail quotidien de ces derniers mois. « J’étais angoissée. J’avais l’impression d’avoir fait entrer le virus dans les lieux », témoigne Mélanie, agent de services hospitaliers (ASH). « Nous pensions tous être responsables de la situation. C’est quelque chose de très difficile à vivre et à assumer », ajoute Virginie. « J’avais la boule au ventre chaque jour en me demandant si j’allais revoir ou non certains résidents », explique Sandrine, aide-soignante. Cette période est également un choc pour Amélie, 30 ans, aide-soignante : « Ça a été très violent de voir l’état de santé des résidents se dégrader aussi vite, sans pouvoir rien faire. Autant de décès en aussi peu de temps, on n’est pas prêts psychologiquement… Le pire reste pour moi de voir les cercueils défiler. » Les personnels doivent aussi faire face à des familles désemparées et à des résidents déboussolés, qui affrontent cette crise seuls et confinés, dans leur chambre. « Nous n’avions pas la possibilité de les rassurer et de passer juste un petit moment avec eux », regrette Muriel, ASH.

Réduire autant que possible les risques psychosociaux

Si le collectif résiste comme il peut, nombre d’individus craquent. Dans les couloirs ou en pause, les nerfs lâchent. Les visages sont marqués, les soignants sous le choc. « Ça fait beaucoup de choses à gérer, résume Virginie, d’autant plus que dans nos métiers, nous avons tendance à nous oublier et à nous concentrer sur les usagers. » Les groupes de discussion, les rencontres individuelles ou les échanges informels entre la psychologue de l’établissement, Ariane Giry, et les personnels permettent à ces derniers de libérer la parole ou leur donnent au moins l’occasion de le faire. Chacun à son rythme. « Il est essentiel de pouvoir offrir cet espace de parole et de soutien psychologique. Cela permet à toutes celles et ceux qui le désirent de s’exprimer et de pouvoir verbaliser leur ressenti et leurs angoisses. »

“Le fait de pouvoir discuter avec la psychologue m’a beaucoup aidé ; ça m’a permis de comprendre que ce n’est pas ma faute si la Covid s’est propagée.”

Amélie, 30 ans, aide-soignante

Il est prévu que la mesure reste « en place tout le temps nécessaire », confie la psychologue. Et les personnels se sont rapidement saisis de cette opportunité. « Le fait de pouvoir discuter avec la psychologue m’a beaucoup aidé ; ça m’a permis de comprendre que ce n’est pas ma faute si la Covid s’est propagée », respire Amélie. « Ce soutien nous aide », ajoute pudiquement Tatiana Lespinas, secrétaire de la section. « Elle nous a tout de suite dit que nous n’étions pas responsables de la situation », complète Virginie, qui, malgré ses vingt ans d’expérience, a éprouvé le besoin de se confier. « Pendant ma carrière, j’ai vu des choses terribles, beaucoup de décès, mais je n’ai jamais connu ça… J’ai même envisagé de démissionner ! »

Une section qui anticipe, résolument tournée vers l’avenir

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

Si, à court terme, les rencontres permettent de libérer la parole, la section veut se tourner vers l’avenir. La crise sanitaire a permis de parler des conditions de travail et de son organisation. « Certains agents ont pris conscience de notre utilité et de notre rôle », remarque Virginie. D’ailleurs, quatre nouvelles adhésions sont en cours. Et parce que ces longues périodes de stress vont laisser des traces, la CFDT demande à la direction que soit tiré un bilan de l’impact de cette crise sur l’état de santé des personnels. Elle réclame aussi la poursuite de l’accompagnement si la situation l’impose. « C’est une fois que la crise sera derrière nous qu’il faudra rester vigilants. Il y a ceux qui ont craqué ; ceux encaissent ou font comme si de rien était ; les discrets, qui ne veulent pas déranger, ne pas dire que ça va mal. Il faudra veiller sur tout le monde. Personne ne peut sortir indemne de cette crise… qui, malheureusement, n’est pas terminée. »