Patrick Boucheron : “Une société fatiguée est une société qui renonce à ses valeurs” abonné

Professeur au collège de France, cet intellectuel engagé appelle à s’emparer collectivement de ce que nous sommes en train de vivre afin de réaffirmer que c’est bien notre modèle social si décrié pendant des années qui a permis à la France de tenir. Fervent défenseur de l’idée de progrès, il alerte sur une forme de fatigue de la société qui pourrait conduire à un renoncement au moment où la jeunesse a besoin d’un nouveau projet mobilisateur.

Par Jérôme Citron— Publié le 30/11/2020 à 06h59 et mis à jour le 14/01/2021 à 13h59

Que peut apporter un regard d’historien sur la période que nous sommes en train de vivre ?

Dès lors que nous avons la conscience assez aiguë, et c’est le cas aujourd’hui, de vivre une période exceptionnelle, je veux dire exceptionnellement traumatisante, on peut avoir la tentation légitime de se tourner vers l’histoire. Toute la question est de savoir ce que l’on attend de l’histoire. Pour ma part, je n’ai jamais attendu de l’exercice de l’histoire des vertus apaisantes, consolatrices ou réparatrices. Face à la brutalité des évènements, on attend en général des historiens qu’ils nous rassurent en évoquant des continuités.

Je pense que ce que l’on vit, la manière dont on le vit, la dimension mondiale, la brutalité, l’ampleur du choc économique, est à bien des égards inouï, inédit et rend la situation dangereuse parce qu’imprévisible. Cela pourrait suffire à invalider, disqualifier tout discours historique.

Malgré tout, je pense que l’histoire peut être une ressource pour essayer de comprendre s’il n’y a pas dans le passé des trésors d’intelligibilité, quelque chose à aller chercher dans une expérience. Ce mot expérience qui peut parler à tout monde doit être pris dans le sens où l’on peut le dire dans le milieu du travail ou dans un milieu scientifique. C’est à dire à la fois une expérimentation et un legs. Donc de quelle expérience peut-on, sinon s’inspirer, du moins tenir compte pour ne pas trop subir ?

Donner du sens pour reprendre le contrôle ?

Lorsque des enfants posent des questions sur la crise actuelle, je tente de répondre assez simplement. Quelle que soit l’ampleur ou la gravité d’une crise ou d’une guerre, celle-ci finit toujours par s’arrêter. La question est de savoir dans quel état elle nous laisse. D’une certaine manière, la question n’est pas de savoir ce que sera le monde d’après, de rêver à des mondes meilleurs, mais de décrire précisément le nôtre. L’histoire est une forme de diagnostic du présent. Dans quel État est-on aujourd’hui et quel était l’État social au moment où la pandémie nous a frappés. Dans ce cas-là, l’histoire peut servir à quelque chose : à comprendre en quoi aujourd’hui diffère d’hier.

Alors, à quelles expériences rattacheriez-vous ce que nous vivons ? Lesquelles vous viennent à l’esprit ?

L’histoire est l’art de se souvenir de ce dont les hommes et les femmes, en société, se montrent capables. Voilà une définition simple, compréhensible par tous, et que m’inspire notamment la philosophie de Hannah Arendt. On est capable de surmonter de grandes épreuves, mais les réponses sociales à ces épreuves ne sont pas toujours à la mesure de la catastrophe subie. Comme je suis médiéviste, on me pose toujours des questions sur les grandes épidémies du Moyen Âge, notamment la peste Noire qui balaie l’Europe à partir de 1347 avec des conséquences démographiques qui sont sans commune mesure avec ce que l’on a pu connaître depuis. On estime qu’un tiers, voir la moitié dans certaines villes, de la population a disparu en quelques années, ce qui reste la catastrophe démographique la plus importante de l’histoire de l’humanité. Ce qui frappe, c’est que les conséquences politiques, sociales, mentales ou religieuses de cet évènement cataclysmique ne sont pas à la hauteur de l’évènement lui-même. Finalement, cela ne change pas grand-chose.

La société reprend à partir de 1352 sur les mêmes bases. On obéit au même roi, on croit au même Dieu. Il n’y a pas de changement révolutionnaire. Ce qui fait la réponse sociale à une crise, c’est donc moins l’ampleur de l’évènement lui-même que la capacité collective à formuler un projet politique pour sortir de la crise. D’une certaine manière, la crise n’a d’effets positifs que si elle est pensée, accompagnée, escortée, par un discours qui ouvre une perspective.

Pour prendre un exemple plus récent afin d’illustrer ce propos : nous vivons aujourd’hui encore – et heureusement ‑– sur une utopie d’après-guerre, utopie réalisée que l’on appelle l’État social. Cet État social a été pensé avant la guerre, mais il a été mis en place au lendemain du conflit. Les sociétés européennes imaginaient alors un avenir commun et durable. En 1945, après avoir subi deux conflits mondiaux, elles réarment la notion de progrès par l’idée d’État social. Pour résumer, elles ne renoncent pas à l’idée que demain peut être meilleur. Il faut le faire en 1945, après tant d’épreuves.

La question de l’avenir commun et durable aujourd’hui passe par une réflexion sur la puissance publique, sa capacité de régulation, par la qualité du dialogue social, par un partage du pouvoir et par une réassurance dans l’idée de progrès, y compris dans ses dimensions techniques et scientifiques.

Comment s’inspirer de cette histoire encore très récente ?

On ne sortira pas de cette crise si on ne s’accorde pas sur une description de ce qui s’est passé. En général, on dit aux politiques : « Assez de paroles, des actes. » Je serais tenté par boutade de dire, pour une fois, l’inverse. « Ayez des paroles accordées à vos actes. »

Aujourd’hui, on a un gouvernement très libéral qui n’a pas brillé lors de la première partie du quinquennat par une grande attention au dialogue social, qui a du point de vue idéologique affirmé des valeurs de confiance dans le marché et de défiance vis-à-vis du monde social. Ce gouvernement est malgré tout amené à faire une politique contraire à son discours, c’est-à-dire une politique de soutien massif en s’appuyant sur ce qui reste de l’État social et on se rend compte qu’il reste des choses. Le niveau d’intervention publique et de soutien public à l’activité atteint un niveau extravagant par rapport à ce que l’on nous disait être possible et extravagant par rapport à ce qui est assumé. On peut s’en féliciter ou simplement remarquer qu’on n’a pas le choix. À partir du moment où tous les gouvernements ont fait le choix de sauver toutes les vies « quoiqu’il en coûte », ils utilisent l’État social. Il y a un moment où il faudra le dire car les gouvernements libéraux ne le diront pas.

Qu’est-ce qui a permis que l’économie et la société françaises ne s’effondrent pas ? Quels sont les métiers essentiels ? Qui sont les travailleurs qui ont pris des risques ? Quels sont les dispositifs économiques et sociaux qui les ont accompagnés ? Le monde de l’hôpital est central, mais ce n’est pas le seul. On doit faire ce diagnostic collectivement pour faire constater aux idéologues libéraux que ce qui a tenu, c’est ce à quoi ils ne…

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