Philippe Croizon : Aventurier tout terrain

iconeExtrait du magazine n°473

Il a traversé la Manche à la nage, battu un record de plongée, piloté une voiture de rallye… participera-t-il bientôt à un vol aérospatial ? L’ancien ouvrier métallurgiste, amputé des quatre membres à la suite d’une électrocution en 1994, est toujours prêt à relever les défis les plus fous. Entretien.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 01/05/2021 à 06h00

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© Christophe Audebert

Vous dites que vous êtes mort le 5 mars 1994 ; que s’est-il passé ce jour-là ?

J’étais en train d’installer une antenne de télévision sur le toit de ma maison. Derrière moi, il y avait une ligne à haute de tension de 20 000 volts. Un arc électrique s’est créé et les volts ont traversé mon corps. Le courant est entré par les mains et est sorti par les tibias. Partout où le courant est passé, tout a été carbonisé. Mon cœur, mes reins et l’ensemble de mes organes vitaux ont été attaqués par les toxines. C’était assez apocalyptique. J’ai été transporté en urgence au centre hospitalier de Tours. Pour tenter de me sauver la vie, les médecins ont décidé de m’amputer des quatre membres. Pendant deux mois, ils refusent de donner leur pronostic : ils ne savent pas si je vais vivre ou mourir. Et puis le verdict tombe, je ne suis plus en danger. C’est le début d’un long parcours de deux ans de rééducation.

Le 18 septembre 2010, Philippe Croizon, amputé des quatre membres, réussit l'exploit de traverser la Manche à la nage.
Le 18 septembre 2010, Philippe Croizon, amputé des quatre membres, réussit l'exploit de traverser la Manche à la nage.© Christophe Audebert

Comment se passe votre retour à domicile ?

Le plus dur, ce n’est ni l’accident ni le centre de rééducation. Là-bas, c’est plutôt le retour à la vie, à la franche camaraderie. J’en garde des souvenirs extraordinaires, malgré les litres de sueur et de larmes qui sont versés. Non, le plus difficile, et le plus violent, c’est le retour à la maison. Le confinement, je l’ai vécu pendant dix ans. Je n’arrivais pas à accepter mon nouveau schéma corporel. J’avais honte de ce corps. J’avais peur du monde extérieur. Je ne savais pas comment affronter le regard des gens.

En dix ans, j’ai tenté de mettre fin à mes jours deux fois. Heureusement, j’ai échoué. Aujourd’hui, j’aime ma vie, j’aime ce que je fais. J’ai pris mon destin en main… même si je n’en ai pas [rires] !

“J’ai osé demander un coup de main quand j’en avais besoin. J’ai appris que demander de l’aide, ce n’était pas un moment de déshonneur mais du partage.”

Comment avez-vous surmonté ces peurs ?

J’ai osé aller vers les gens. J’ai osé demander un coup de main quand j’en avais besoin. J’ai appris que demander de l’aide, ce n’était pas un moment de déshonneur mais du partage. C’est le message le plus fort que je veux passer : n’ayez pas peur d’oser demander un coup de main ! J’ai remarqué que les hommes, plus que les femmes d’ailleurs, ont cet ego surdimensionné qui les empêche d’aller vers les autres ; il faut arrêter avec ça. C’est une erreur monumentale. Si je vis tout ce que je vis aujourd’hui, c’est parce que j’ai franchi le pas. Dans ma bouche, vous entendrez plus souvent « on » que « je ». J’étais seul dans l’eau pour traverser la Manche mais dans le bateau, derrière moi, il y avait toute mon équipe. « On » a traversé la Manche. « On » a réussi ensemble cette aventure exceptionnelle.

Ces dernières semaines, on parle de vous comme d’un futur candidat à un vol spatial ? [Philippe Croizon est en contact avec Elon Musk, le milliardaire américain qui prévoit d’organiser des vols touristiques dans l’espace dès 2021.]

Je l’espère. Depuis que j’ai goûté à l’aventure avec la traversée de la Manche, je n’ai pas arrêté. J’adore ça. C’est un sentiment extraordinaire de voir toute une équipe travailler et chialer ensemble et se dire : « P*****, on est allé au bout, on l’a fait. » Je ferai tout pour que ça continue. En allant dans l’espace, je veux montrer que tout est possible. Il est temps de changer de regard sur le handicap. Nous sommes nos propres peurs. Nous sommes nos propres limites.

“Il est temps de changer de regard sur le handicap. Nous sommes nos propres peurs. Nous sommes nos propres limites.”

Vous préparez aussi un one-man-show ?

L’humour est un outil extraordinaire pour faire passer des messages. Avec la famille, les amis, le centre de rééducation et le sport, l’humour a été un formidable outil de résilience. D’ailleurs, mon dernier livre s’intitule Pas de bras, pas de chocolat ! C’est un moyen de faire passer des messages puissants. La haine et la colère n’en font pas passer. On l’a vu au lendemain des attentats terroristes du Bataclan. Quand les humoristes se sont tus pendant une quinzaine de jours, une chape de plomb est tombée sur le pays. Et dès qu’ils se sont remis en route, dès qu’ils ont recommencé à nous faire rire, ça a apporté une grande bouffée d’air. On observe la même chose avec ce qu’on vit aujourd’hui.

Puisque vous parlez de la pandémie… Vous avez interpellé le gouvernement à plusieurs reprises sur les situations vécues par les personnes en situation de handicap.

La crise sanitaire a mis en lumière une multitude de réalités vécues par les personnes handicapées et leurs familles. En France, le handicap, pourtant présent chez 12 % de la population, est un monde de silence. L’État n’enclenche pas de grosses actions, il met des pansements. Il faut une vraie politique du handicap. Avec un ministre, pas un secrétaire d’État, même si c’est déjà un progrès d’avoir une personne rattachée au Premier ministre. Ça veut peut-être déjà dire que le handicap est un sujet transversal dans la tête du gouvernement. Mais le jour où on aura un ministre, ce sera un vrai signal.

“Le handicap est complètement nié en France. Le handicap n’intéresse pas, parce que ce n’est pas assez bankable [vendeur]. Il est temps de lever les blocages. Chacun de nous est concerné, ou le sera.“

Vous pensez que la question du handicap n’est pas investie politiquement ?

Le handicap est complètement nié en France. Le handicap n’intéresse pas, parce que ce n’est pas assez bankable [vendeur]. Il est temps de lever les blocages. Chacun de nous est concerné, ou le sera. Le handicap est une question universelle. On voit le handicap comme une contrainte, alors que c’est une opportunité pour tous. Observons la question de l’accessibilité dans les villes, dans les gares, dans les stations de métro. L’amélioration des équipements concerne autant une personne en fauteuil que des parents avec une poussette ou quelqu’un qui vient de se casser une jambe. Dans une gare où il y a des marches, quand on met une rampe, tout le monde l’utilise avec sa valise. Il faut cesser de cacher les handicapés et en finir avec l’image du bon à rien. Il faut pouvoir donner les mêmes chances à tout le monde, dès le plus jeune âge, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

”Pourquoi ne peut-on pas mettre 800 euros pour aider un gamin alors qu’on lui versera une allocation à vie, qui le maintiendra d’ailleurs en dessous du seuil de pauvreté ? Pourtant, la plus belle des récompenses, elle est là, c’est celle de vivre de son travail.”

C’est-à-dire ?

Malheureusement, on a des enfants en situation de handicap qui ne peuvent pas aller à l’école. Lors de la dernière rentrée, il y a dix mille gosses en France à qui on a dit : « On est désolé, mais on ne peut pas mettre 800 euros par mois pour toi, pour que tu puisses être accompagné par une auxiliaire de vie, pour pouvoir bien travailler à l’école, avoir l’opportunité de faire des études supérieures et vivre des fruits de ton travail. » À ce gamin on dit dès l’école primaire qu’il sera en échec scolaire, mais qu’il se rassure, l’État lui donnera une allocation adulte handicapé à vie… Je ne comprends pas, ni le calcul ni la logique ! Pourquoi ne peut-on pas mettre 800 euros pour aider un gamin alors qu’on lui versera une allocation à vie, qui le maintiendra d’ailleurs en dessous du seuil de pauvreté ? Pourtant, la plus belle des récompenses, elle est là, c’est celle de vivre de son travail. Les personnes handicapées sont aussi compétentes que les personnes en situation de validité. Elles peuvent apporter beaucoup dans le milieu professionnel.

Les entreprises et les employeurs sont-ils à la hauteur ?

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

Non. Le problème dans notre pays, c’est que nous sommes obligés de mettre en place des lois pour forcer les entreprises à embaucher 6 % de personnes handicapées dès vingt salariés. Et qu’une fois la loi inscrite, personne n’en explique la finalité aux employeurs. Il faut faire de la pédagogie au lieu d’offrir la possibilité de contourner la loi en acceptant une sanction financière. Aujourd’hui, trop souvent encore, quand un patron entend le mot « handicap », il pense aussitôt Cosette et Thénardier. Il se demande quoi faire de ce « truc-là ». Pour lui, le handicap, c’est la même chose qu’un virus, ça va freiner son entreprise, il ne veut pas le faire entrer dans sa boîte. L’employeur a été forgé dans une logique où handicap signifie incompétence. Avec sa grille de lecture, il ne peut pas imaginer qu’un handicapé peut avoir un bac + 4 ou 5. Et encore moins penser qu’il peut être un atout et emmener ses collègues ou ses collaborateurs dans la performance.