Prêtres au travail - Lève-toi et taffe !

iconeExtrait du magazine n°474

On les croyait disparus, mais les prêtres-ouvriers existent toujours. Ambulancier, magasinier, conducteur de bus ou parfois chercheur au CNRS… : on les retrouve dans tous les secteurs. Ils partagent le travail et le quotidien des plus précaires. Témoignages.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 28/05/2021 à 08h08

Bruno Régis (à droite), ex-prof devenu préparateur de commandes dans la grande distribution et… prêtre.
Bruno Régis (à droite), ex-prof devenu préparateur de commandes dans la grande distribution et… prêtre.© Virginie de Galzain

Dans une première vie, Bruno Régis a été prof. À 46 ans, le jeune homme est désormais préparateur de commandes. Et prêtre. Prêtre au travail, donc, ayant sciemment choisi la grande distribution – ses cadences et ses contraintes inhumaines, ses impératifs de productivité « sinon on est viré » – avec la sérénité de celui qui se sait à sa place. Si la question de la vocation s’est posée à lui au tournant de la trentaine, il est rapidement apparu que ça ne serait pas sous la forme du prêtre « curé de paroisse ». « Être prêtre, ça n’était pas pour vivre parmi ceux qui me ressemblent mais pour rencontrer ceux qui me sont étrangers, ceux qui sont loin de l’Église, pour les rejoindre là où ils sont, pour partager ce qu’ils vivent, au travail comme sur leur lieu de vie », explique le jeune homme, qui a grandi dans un milieu de « cathos engagés » et vit aujourd’hui en maison communautaire, en banlieue parisienne.

Comme Bruno, ils sont plusieurs dizaines à avoir fait le choix de renoncer à des postes confortables, des carrières prometteuses pour s’engager dans la tradition des prêtres-ouvriers (PO) auprès des plus précaires, le plus souvent dans des métiers peu reconnus.

Certes leurs rangs se sont éclaircis depuis les années 70 (lire l’encadré). On les retrouve désormais moins en usine ou sur les chantiers, mais dans tous les secteurs du monde du travail : des nouvelles technologies aux énergies renouvelables, en passant par la grande distribution, le sanitaire et social ou l’agriculture et le maraîchage.

On compte aussi parmi eux quelques professeurs d’université ou chercheurs.

“Les luttes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, le monde du travail a changé. Mais, finalement, notre démarche est la même, adaptée, “updatée” au monde d’aujourd’hui. Il est toujours question pour nous d’aller là où les questions sociales et la dignité humaine sont en jeu…”

Guillaume Roudier, 38 ans, prêtre et technicien au SAV d’une entreprise du numérique.

1. La Mission de France, diocèse catholique non géographique.

2. Le Collectif national français des prêtres-ouvriers compte 200 adhérents, dont une majorité de retraités et une quinzaine de membres encore en activité.

À la différence des années 70, l’idéologie est aussi moins présente, les références à la lutte des classes ont quasiment disparu. Sans doute moins « grandes gueules » que leurs aînés – que l’on a parfois retrouvés leaders de conflits emblématiques (Chausson, Lip…) –, les prêtres actuels se font plus discrets.

« Les luttes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, le monde du travail a changé. Mais, finalement, notre démarche est la même, adaptée, “updatée” au monde d’aujourd’hui. Il est toujours question pour nous d’aller là où les questions sociales et la dignité humaine sont en jeu », résume Guillaume Roudier, 38 ans, prêtre et technicien au SAV d’une entreprise du numérique, qui vit dans le quartier populaire de Saint-Fons, en métropole lyonnaise.

Originaire de Bordeaux, ce presque quadra ordonné prêtre en 2016 avait d’abord suivi des études d’archéologie et travaillé plusieurs années comme consultant en patrimoine avant de rejoindre le séminaire de la Mission de France1. « On peut dire que la politisation a changé de visage. Mais l’intuition est la même. Être PO, c’est partager solidairement le quotidien de travail et de vie des gens, sans chercher à avoir des prérogatives ou un statut particulier », confirme Lionel Vandenbriele, prêtre ambulancier de 40 ans, dans le Nord, et animateur du collectif des prêtres-ouvriers2. Sans vouloir non plus évangéliser et faire du prosélytisme. « On n’est pas là pour convertir mais pour entendre et comprendre », disent-ils tous à leur manière.

Guillaume Roudier, 38 ans, prêtre et technicien au SAV d’une entreprise du numérique, qui vit dans le quartier populaire de Saint-Fons, en métropole lyonnaise, ancien consultant en patrimoine.
Guillaume Roudier, 38 ans, prêtre et technicien au SAV d’une entreprise du numérique, qui vit dans le quartier populaire de Saint-Fons, en métropole lyonnaise, ancien consultant en patrimoine.© Virginie de Galzain

Un parmi les « autres »

Le militantisme syndical, très fort dans les années 70, et majoritairement auprès de la CGT, s’est aussi atténué. S’ils se syndiquent, c’est davantage à la CFDT. Leur engagement social et humain se traduit avant tout par un fort investissement dans de nombreux mouvements et associations de solidarité : auprès des migrants, des détenus, des sans-domicile mais aussi des mouvements de jeunes (Jeunesse ouvrière chrétienne, Aumônerie…). Dans leur quotidien, ils sont souvent moteurs dans le dialogue interreligieux. Alors, « un parmi les autres », ils connaissent le chômage et les galères de recherche d’emploi, les conditions de travail pénibles ou précaires… Comme tels, ils sont reconnus par leurs collègues. « D’habitude, les prêtres, ils sont toujours à donner des leçons. Toi, t’es pas pareil », avait dit un jour un collègue à Guillaume. Quand elle est révélée, leur prêtrise suscite des réactions très diverses : surprise, respect, indifférence, demande de médiation…

« Sachant que je suis prêtre, certains viennent se confier ou me demandent de les accompagner pour la préparation d’un baptême, d’un mariage, ou des funérailles. On est là aussi dans les coups durs », note Guillaume, qui a récemment accompagné deux collègues lesbiennes dans la préparation d’une célébration.

Plutôt que des héritiers d’un mouvement en déclin, ces prêtres ne seraient-ils pas davantage le ferment d’une Église qui, pour rester vivante, ouverte sur le monde, doit innover, renouveler le ministère ? Si les prêtres au travail ne souhaitent pas qu’on les oppose de manière caricaturale aux curés de paroisse, « les uns les mains dans le cambouis et les autres hors sol », ils disent tous leur souhait que l’on « invente d’autres manières d’être prêtre ». Comme le formule le Pape François : « Vous n’êtes pas des gardiens de musée. »

Quelques dates-clés

Les années 40

Naissance du mouvement des prêtres-ouvriers. Dans un contextede très forte déchristianisation,il s’agit de « porter l’Évangile »au cœur du monde ouvrier.

1953
Interdiction des PO par Pie XII, pour qui vie spirituelle et vie au travail ne sont pas compatibles. Et, en pleine guerre froide, la proximité des prêtres avec le mouvement marxiste inquiète.

1963
Après l’ouverture du concile Vatican II (octobre 1962), Paul VI autorise de nouveau les prêtres à intégrer le monde du travail. Le mouvement connaît alors une nouvelle jeunesse.

Années 70
Apogée du mouvement, les prêtres-ouvriers sont près d’un millier. Ils étaient encore près de 400 au début des années 2000. Ils sont une petite cinquantaine en activité aujourd’hui. La plupart préfèrent désormais l’appellation « prêtres au travail ».

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