“Tous les à-côtés qui facilitaient la vie des chauffeurs ont disparu”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3768

Depuis que le délégataire RATP Dev a pris les rênes du réseau de transport urbain de Creil (Oise), les conducteurs vivent un enfer. La CFDT a déposé une alarme sociale le 25 février dernier.

Par Claire Nillus— Publié le 19/03/2021 à 13h29

Face à une direction sourde, un préavis de grève de trois mois à compter du 12 mars a été déposé par la section SNTU CFDT de RATP Dev de Creil.
Face à une direction sourde, un préavis de grève de trois mois à compter du 12 mars a été déposé par la section SNTU CFDT de RATP Dev de Creil.© DR

[Mise à jour du 18 mars 2021] Au terme d'une ultime tractation offrant aux agents des garanties substantielles, la CFDT lève son préavis de grève.

Entre les conducteurs de bus de l’Agglomération de Creil Sud Oise (Acso) et la direction du nouveau délégataire RATP Dev, le dialogue social était en panne depuis plusieurs mois. La section CFDT a fini par déposer un préavis de grève, soutenu par près de 80 % des salariés, et, cette fois, elle a obtenu gain de cause.

La réunion a duré plus de quatre heures. Les élus ne cachent pas leur soulagement. « 90 % de nos revendications ont été traitées », affirment Hicham El Abiad, délégué syndical de la section CFDT de RATP Dev Creil, et Youssef Fahmi, membre du CSE. Le 9 mars, ils ont été invités par leur employeur à négocier une sortie de conflit à la suite de l’alarme sociale déposée fin février. Le bilan est positif.

Parmi les alertes de la section, le manque de personnel de nettoyage des bus (un agent pour 25 bus le samedi, quatre en semaine) a été pris en compte. La direction s’est engagée à rappeler à l’ordre la société de nettoyage au sujet de ses missions et à lui demander de mettre à disposition plus de personnel.

La CFDT avait également souligné de nombreux dysfonctionnements concernant les plannings et l’absence de visibilité pour les conducteurs quant à la pose de leurs jours de repos. La direction s’est engagée à fournir un planning prévisionnel semestriel dès la mi-avril 2021. Il devrait permettre à chacun de cumuler ses jours de récupération sur une semaine dans l’année, comme c’était le cas avec le précédent délégataire.

En ce qui concerne la dégradation du matériel, les pannes et les défaillances constatées sur le réseau – dont la CFDT a maintes fois fait état auprès de la direction –, une visite sera planifiée ce mois-ci avec les élus et le responsable d’atelier afin d’effectuer un relevé précis des améliorations à apporter.

Sur la gestion financière du réseau, le déficit de médiateurs à bord des bus, la sécurité des conducteurs, de nouvelles discussions vont se tenir avec l’Acso.

Globalement, les engagements pris devraient améliorer le quotidien des chauffeurs de bus et la garantie d’un service public de qualité. La CFDT restera très vigilante sur leur mise en œuvre. En attendant, elle a signé le procès-verbal de fin de crise.

En septembre 2019, l’Agglomération Creil Sud Oise (ACSO) a confié à la société RATP Développement l’exploitation de son réseau de bus urbains pour une durée de sept ans. Depuis, les chauffeurs voient rouge, et pas seulement à cause de la pandémie, qui a durement touché la ville : abritant la base aérienne chargée de la mission de rapatriement des Français de Wuhan, Creil avait été l’une des premières communes touchées par un foyer épidémique, au début de l’année 2020.

Comme ailleurs, en l’absence de matériel de protection, les chauffeurs ont utilisé leur droit de retrait. « Le 2 mars au matin, nous n’avons pas roulé. Et à 13 heures, les masques et le gel étaient là, comme par magie. Nous avons donc assuré nos tournées l’après-midi. Mais la direction a voulu nous retirer une journée de salaire… Cela donne le ton des échanges avec notre nouveau délégataire », explique Youssef Fahmi, élu au comité social et économique (CSE). La journée a finalement été payée mais, ce mois-là, les chauffeurs n’ont eu droit qu’à la moitié de leur « prime de bonne marche », une somme de 36 euros accordée pour bonne conduite… « En dix ans de syndicalisme, je n’ai jamais vu ça ! », déclare Hicham El Abiad, délégué syndical de la section CFDT de RATP Dev Creil.

Exposés à la Covid… et maintenant au variant anglais

Parmi les premiers touchés par la Covid-19, les chauffeurs étaient aussi très exposés aux cas contacts. Si l’employeur a correctement appliqué le protocole en vigueur jusqu’au début du mois de février 2021, la crainte du variant anglais, beaucoup plus contagieux, semble avoir brouillé la communication : « Nous n’avons pas été prévenus des derniers cas, ni par affichage ni par mail comme avant, de peur d’un regain d’absentéisme, sans doute, présume Hicham. Mais la peur est aussi chez nous, conducteurs, car les bus sont mal nettoyés, le week-end surtout – seul le sol est lavé mais pas les poignées ni les barres d’appui… ». En cause, le manque de personnel de nettoyage des véhicules les samedis « pour restriction sanitaire ». C’est un des points de l’alarme sociale déposée le 25 février.

La section y dénonce tout à la fois le manque d’organisation dans les plannings et la suppression de certaines astreintes qui permettaient de pallier des absences pendant la semaine et garantissaient le bon fonctionnement du service public, notamment le dimanche. Elle pointe enfin le manque d’entretien des véhicules, les dysfonctionnements quasi constants des composteurs de tickets, l’absence de chauffage dans certains bus ou ceux qui sont en panne depuis plusieurs semaines… soit autant de courses perdues.

Une renégociation difficile des accords

En septembre 2019, le nouveau délégataire s’était empressé de dénoncer les accords de l’entreprise mais n’a accepté d’ouvrir la négociation qu’un an après. La direction avait donné deux mois de délai pour mener la négociation (quand la loi en prévoit trois au minimum avant signature). Avec l’aide d’Anthony Kowalczuk, secrétaire général adjoint du Syndicat national des transports urbains (SNTU) CFDT, la section a obtenu une prolongation jusqu’à la fin de ce mois pour négocier l’accord temps de travail, celui qui fâche le plus.

C’est un document fleuve où, comme souvent, le diable se cache dans les détails : « Tous les à-côtés qui facilitaient la vie des chauffeurs ont disparu », rapporte Youssef. Par exemple, la possibilité de choisir soi-même ses jours de récupération. Les journées de travail dépassant toutes sept heures (pour une semaine de 35 heures), les chauffeurs cumulent mathématiquement des heures, qu’ils arrivaient auparavant à regrouper sur une semaine dans l’année. RATP Dev leur impose désormais au coup par coup des temps de récupération, un jour par-ci, un jour par-là, en fonction du planning. Une mesure « particulièrement mal vécue par les salariés, édictée par une hiérarchie qui ne connaît pas le terrain ».

Le terrain, ici, c’est un réseau très difficile. Ainsi, une journée fait passer les chauffeurs sur 174 dos-d’âne, soit plus de 26 000 chaque année ! En conséquence, les suspensions des bus devraient être changées tous les ans… mais ce n’est pas le cas.

“Les conducteurs n’ont plus de dos ! Ce ne sont pas des ralentisseurs mais des dos-d’âne que la ville ne souhaite pas plus bas car, ici, les gens conduisent comme des fous.”

Hicham El Abiad, délégué syndical de la section CFDT de RATP Dev Creil

« Les conducteurs n’ont plus de dos ! Ce ne sont pas des ralentisseurs mais des dos-d’âne que la ville ne souhaite pas plus bas car, ici, les gens conduisent comme des fous », poursuit Hicham. Cette fois, il ne s’agit pas du fait du nouvel exploitant mais comme ce qui pouvait atténuer les effets de la pénibilité a été supprimé (le choix des jours de récupération, entre autres), la situation se tend et il y a plus d’arrêts maladie. « On tourne en rond sur tous les sujets, déplore Hicham. Mais nous sommes là ! »

Un travail de fond

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Majoritaire depuis huit ans déjà, la section SNTU CFDT s’est imposée car elle a su combattre des discriminations et des passe-droits constatés sur les plannings, les bus, le choix du matériel, les salaires. « Nous sommes nous-mêmes conducteurs et nous côtoyons les salariés tous les jours. Nous avons su rétablir de l’équité dans les pratiques. Mais là, nous sommes face à un mur. Le mécontentement est quasi général. » Le 6 mars, la section a déposé un préavis de grève de trois mois à compter du 12. Selon Hicham, de 70 à 80 % des chauffeurs sont prêts à débrayer.