Transco, de la théorie à la pratique

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iconeExtrait de l’hebdo n°3781

Les transitions collectives imaginées par les partenaires sociaux passent de la théorie à la pratique. Dans les territoires, les passerelles s’organisent pour faire le lien entre les entreprises dont certains métiers sont en perte de vitesse et celles qui manquent cruellement de bras. Exemples avec Monoprix, Korian et Derichebourg.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 08/06/2021 à 12h00

Un récent partenariat Transco associant Monoprix et Korian devrait prochainement permettre à quelques caissières, souvent à temps partiel subi, de pouvoir devenir aides-soignantes et se voir proposer des CDI à temps plein.
Un récent partenariat Transco associant Monoprix et Korian devrait prochainement permettre à quelques caissières, souvent à temps partiel subi, de pouvoir devenir aides-soignantes et se voir proposer des CDI à temps plein.© Simon Lambert/Haytham-RÉA

1. L’État prend en charge 100 % des frais de formation et de maintien du salaire (jusqu’à deux Smic, et 90 % au-delà) pour les entreprises de moins de 300 salariés, 75 % de 300 à 1 000 salariés, 40 % au-delà.

Les premiers pas de Transco sont certes balbutiants, mais prometteurs. Ce dispositif, né d’une concertation entre partenaires sociaux, consiste à créer des passerelles entre des entreprises dont la mutation entraîne la disparition de certains métiers et d’autres qui peinent à trouver les compétences dont elles ont besoin ; le tout dans un même bassin d’emploi. Les salariés suivent une formation de longue durée (vingt-quatre mois au maximum) tout en conservant leur contrat de travail jusqu’à leur embauche en CDI par l’entreprise d’accueil. Le dispositif est doté d’une enveloppe de 500 millions d’euros dans le cadre du plan de relance1.

Une manne qu’il convient d’utiliser à bon escient. La négociation préalable d’un accord de gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP), obligatoire dans le cadre de Transco, permet notamment de rester fidèle à l’esprit du dispositif conçu par les partenaires sociaux. Pas question de recourir aux fonds Transco pour financer le plan de développement des compétences de l’entreprise, une dérive possible. Ni d’ouvrir trop largement le dispositif sans se poser la question des reclassements en interne.

Accord GEPP chez Monoprix

Chez Monoprix, qui a engagé une démarche Transco en partenariat avec Korian, la CFDT, majoritaire dans l’entreprise, a été attentive à cet aspect quand il a fallu établir la liste des métiers éligibles. « Nous nous sommes entendus avec les autres organisations syndicales pour que l’accord s’applique uniquement aux postes de la filière caisse, explique Patricia Virfolet, déléguée syndicale centrale de Monoprix. On sait que ce sont les plus menacés en raison de la généralisation des caisses automatiques, et il était important pour nous de sécuriser le parcours de ces salariées. » Les premières candidates à la reconversion, qui sont accompagnées par le conseil en évolution professionnelle (CEP), ont participé à une réunion d’information organisée chez Korian. Le métier d’aide-soignante et la formation prévue en VAE inversée (formation en situation de travail complétée par des modules théoriques et validée par le diplôme d’aide-soignante) leur ont été présentés.

Un sas pour tester le futur métier

Les contrats proposés par Korian portent sur du temps plein, ce qui est vu comme un avantage par des salariées souvent en temps partiel subi. « Les salariées ont pu poser leurs questions au DRH et discuter avec leurs futures collègues, explique Patricia. L’ambiance de travail ressemble à ce que nous connaissons à Monoprix, on sent que l’entraide et le sens du collectif sont au rendez-vous ; j’ai le sentiment qu’elles pourront facilement s’intégrer. » Avant tout engagement définitif, les candidates passeront une semaine en formation chez Korian, un sas leur permettant de tester leur nouvel environnement et de confirmer leur choix. Une clause de réversibilité leur donne en outre la possibilité d’interrompre la reconversion en cours et de revenir à leur emploi d’origine. À ce jour, 62 salariées ont participé à la réunion d’information, et la direction évalue à terme à environ 200 le nombre de personnes qui pourraient bénéficier d’une reconversion dans ce cadre en 2021.

“Quand j’ai appris l’existence de ce dispositif, j’ai trouvé l’idée excellente […].”

Pinar Karaciger, déléguée syndicale centrale CFDT de Derichebourg Propreté

Avant Monoprix, et toujours en partenariat avec Korian, l’entreprise Derichebourg a été la première à se lancer dans l’aventure Transco en Île-de-France. « Quand j’ai appris l’existence de ce dispositif, j’ai trouvé l’idée excellente, témoigne Pinar Karaciger, déléguée syndicale centrale. La baisse d’activité que l’on a constatée en raison du télétravail risque de s’installer dans la durée donc, forcément, cela fragilise les postes. Chez nous, 26 salariées se sont portées volontaires. Parmi ces femmes, plusieurs m’ont dit avoir déjà pensé se présenter au concours d’aide-soignante sans avoir trouvé le moyen de se lancer. Pour elles, c’est l’occasion de réaliser leur rêve, d’accéder à un meilleur salaire et un parcours professionnel plus valorisant. » Chez Derichebourg, la question se pose maintenant d’étendre le dispositif à d’autres régions.

Transco, un objet de dialogue social

On le voit, Transco peut devenir un objet de dialogue social en entreprise. Interpeller la direction sur le sujet, vérifier que la situation de l’entreprise se prête à la démarche, faire passer le message auprès des salariés sans susciter d’inquiétude, négocier l’accord GEPP : tout cela demande un temps d’appropriation. « Il est vrai que le premier réflexe d’un délégué syndical est de défendre l’emploi dans son entreprise, souligne Philippe Debruyne, secrétaire confédéral chargé de la formation professionnelle. Parler de GEPP ou d’évolution hors de l’entreprise n’est pas naturel. Mais ce dispositif permet de sécuriser les parcours des collègues avant que la situation devienne trop critique et donne lieu à un PSE. »

La responsabilité des partenaires sociaux s’exerce aussi à l’échelle territoriale via les opérateurs de compétences (Opco), les Crefop (comités régionaux de l’emploi, de la formation et de l’orientation professionnelles), les associations Transitions pro (AT pro) « Nous créons les conditions favorables à la montée en charge du dispositif », explique Philippe. C’est tout le sens des plateformes territoriales qui sont en train de se structurer et d’agréger tous les acteurs locaux de l’emploi et de la formation.

Les acteurs se coordonnent

La CFDT y est d’ailleurs souvent représentée. Par exemple en Normandie, où Jean-Paul Choulant, président CFDT de Transitions Pro Normandie, participe aux réunions de pilotage : « Six plateformes se sont constituées, souvent à l’initiative de collectivités – Le Havre Seine Métropole, Caux Seine Agglo, qui regroupe les entreprises de la pétrochimie, Lisieux. D’autres sont portées par l’UIMM [la fédération patronale de la métallurgie] et par l’Opco EP [entreprises de proximité]. » Leur rôle est de faire connaître le dispositif, d’identifier les entreprises dont les métiers sont fragilisés et celles qui ont besoin de nouvelles compétences.

La tâche n’est pas toujours aisée. Surtout en cette période particulière de « pré-sortie » de crise. « Les entreprises se projettent peu ; certaines, ayant des difficultés structurelles mais qui ont traversé la crise grâce aux aides, sont dans une forme d’attentisme », note Jean-Paul. Néanmoins, une vingtaine d’entreprises, souvent des PME, se sont d’ores et déjà déclarées intéressées, même si deux seulement ont déposé un dossier auprès de l’AT pro. « Le dispositif est d’autant plus attrayant pour les moins de 300 salariés que la prise en charge est dans ce cas de 100 %. Les petites entreprises doivent être accompagnées car, le plus souvent, les employeurs ne connaissent pas Transco ou ils craignent, en se manifestant, de révéler leurs difficultés et d’envoyer un mauvais signal. C’est le travail des plateformes de les informer et de dédramatiser. »

Un temps d’appropriation nécessaire

1. Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités.

Même ressenti en Centre-Val de Loire, où une plate-forme unique est née, portée par la Dreets1 (ex-Direccte) et l’association AT pro, sur la base d’un dispositif similaire déjà existant dans la région. « Quelques entreprises ont déjà fait part de leur intérêt, et certains dossiers vont être prochainement déposés, explique Éric Fraipont, secrétaire régional membre du conseil d’administration d’AT pro et vice-président du Crefop. Il y a un important travail de communication à mener vis-à-vis des chefs d’entreprise et des DRH, mais les services de l’État et de la Région sont encore très focalisés sur les aides et la prise en charge de l’APLD. » Les entreprises susceptibles de recruter par Transco ne s’engagent pas pour l’instant, attendant de voir si les promesses de relocalisation et de réindustrialisation faites par les candidats aux élections régionales se concrétisent.

À propos de l'auteur

Marie-Nadine Eltchaninoff
Journaliste

Dans toutes les régions, selon des modalités différentes, l’écosystème se met en place. Transco est une occasion à ne pas manquer dans la palette des solutions offertes aux entreprises en difficulté. Les salariés concernés ont tout à y gagner.