Vers la fin du far west ?

La puissance des réseaux sociaux et leurs dérives montrent qu’il est temps de passer à la vitesse supérieure en matière de contrôle et de régulation. En modernisant d’urgence le cadre législatif.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 01/05/2021 à 06h00

L'ancien Président américain Donald Trump communiquant sur son compte Twitter pour appeler les assaillants du Capitole à rester calmes et pacifiques. En arrière plan, le Président démocrate Joe Biden.
L'ancien Président américain Donald Trump communiquant sur son compte Twitter pour appeler les assaillants du Capitole à rester calmes et pacifiques. En arrière plan, le Président démocrate Joe Biden.© Sipa

« Le monde des plateformes, c’est encore le far west. Et compte tenu des dérives actuelles, on ne peut pas se contenter d’envoyer quelques shérifs. » Pour Benoît Thieulin, ex-président du Conseil national du numérique, comme pour beaucoup d’experts, il est temps de reprendre la main face à la surpuissance des réseaux sociaux, aux torrents de fake news (fausses informations) et flots de haine qu’ils déversent et aux manipulations auxquelles ils contribuent.

Mais comment et à quel niveau agir ? Compter sur la seule responsabilité des plateformes pour imposer un contrôle et des régulations ? La pression monte à leur encontre, de la part des pouvoirs publics comme de l’opinion, pour qu’elles puissent davantage intervenir, modérer, bannir des contenus manifestement dangereux, bloquer des comptes, voire « démonétiser » les gros pourvoyeurs de fake news. Facebook emploierait ainsi 30 000 personnes dans le monde (contre 4 500 en 2017) pour les questions de sécurité, « dont 15 000 pour nettoyer la plateforme des publications interdites par les règles du réseau : pornographie, contenus haineux, propagande terroriste… », rapporte Joëlle Toledano dans son ouvrage : Gafa – Reprenons le pouvoir !*. Cette activité est démultipliée à l’aide d’algorithmes de détection de contenus illicites ou douteux. Une goutte d’eau, malgré tout, quand on connaît les volumes de données qui transitent à chaque instant et qui rendent impossible une vérification généralisée.

La décision, au début janvier, de bloquer les comptes personnels du Président américain sortant, Donald Trump, après l’assaut du Capitole, a montré qu’entre laisser faire et censurer brusquement, ces plateformes manquaient de politique claire et cohérente. D’où la nécessité de les encadrer plus étroitement. « On ne peut pas les laisser bricoler chacune à leur manière », explique Benoît Thieulin, qui plaide pour un cadre de régulation « pensé et édicté par la puissance publique ». En cela, la proposition de règlement (Digital Services Act) présentée par la Commission européenne à la fin décembre 2020 « est une très bonne nouvelle ».

Cette législation sur les services numériques permettrait de réactualiser « une législation qui date de vingt ans, soit les débuts d’internet, et donc totalement dépassée ». Ce texte vise notamment à contraindre les plateformes à plus de transparence mais aussi à renforcer leur responsabilité quant aux contenus qu’elles diffusent (obligation de modérer et d’avoir une efficacité dans cette modération).

 “In fine, tous ces acteurs sont surtout là pour gagner de l’argent. Donc si vous ne les attaquez pas au portefeuille, vous n’y arriverez pas.”

Joëlle Toledano

1. Les obligations faites aux réseaux sociaux de retirer en 24 heures les contenus illégaux n’ont pas été jugées compatibles avec la liberté d’expression.

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Emmanuelle Pirat
Journaliste

Mais créer davantage d’obligations concernant les contenus est loin d’épuiser le sujet du contrôle et de la régulation. C’est également à la question des algorithmes de gestion et de diffusion des données et à leur fonctionnement totalement opaque qu’il convient de s’attaquer. « Il va falloir ouvrir les boîtes noires des plateformes que sont les algorithmes et sur lesquels nous n’avons aujourd’hui aucun moyen de contrôle. Car pour bien réguler, il faut connaître et comprendre », relève Benoît Thieulin. Plus largement, c’est le modèle économique des plateformes qu’il faut cibler, selon Joëlle Toledano, « car c’est bien le modèle, fondé sur l’économie de l’attention, qui induit les comportements que l’on cherche ensuite à encadrer, contrôler, limiter ». On sait combien les sujets les plus conflictuels ou virulents sont les mieux à même de rapporter beaucoup d’audience et donc de générer le plus de revenus publicitaires… « In fine, tous ces acteurs sont surtout là pour gagner de l’argent. Donc si vous ne les attaquez pas au portefeuille, vous n’y arriverez pas », expliquait Joëlle Toledano récemment sur France Culture.

Si cette nécessité de mieux encadrer les réseaux sociaux fait aujourd’hui largement consensus, le passage à l’acte est plus délicat. Le sort réservé à la loi Avia visant à lutter contre les contenus haineux sur internet montre combien l’équilibre entre modération, censure/répression et menace vis-à-vis de la liberté d’expression est délicat à trouver. Le texte a été censuré par le Conseil constitutionnel en juin 20201. « Il devient urgent de civiliser tout ça et de faire baisser la température », insiste Benoît Thieulin, qui conclut : « Laisser le numérique dans cet état de far west pourrait nous amener à un état de guerre civile. »

La CFDT et les réseaux sociaux

La CFDT n’a jamais été épargnée par la dérive
des réseaux sociaux. Sans remonter jusqu'à la réforme
des retraites de 2003 et ses avatars suivants, « les pires attaques dont nous avons été la cible, ces dernières années, ont eu lieu au moment de la loi El Khomri, en 2016, puis contre la réforme des retraites de 2019, se souvient Marie Braconnier, secrétaire confédérale chargée des réseaux sociaux, à l’époque. La règle d’or que nous nous sommes fixée, c’est de prévoir un modérateur pour chaque nouveau groupe, nouvelle page ou nouveau compte créés sur les réseaux sociaux. » Toute publication contraire aux valeurs de la CFDT (raciste, discriminante, sexiste…) est ainsi supprimée sans préavis, comme l’indique la charte de modération publiée sur la page Facebook officielle de la CFDT.

Car si les réseaux sociaux sont incontournables pour faciliter la communication, se donner de la visibilité et être en relation directe avec les militants et sympathisants, la vigilance est de mise. Il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un média soumis à des règles en matière de diffamation et d’injures : éviter de réagir à chaud, garder son sang-froid face à des commentaires offensifs, ne pas supprimer systématiquement les messages négatifs s’ils respectent les règles d’un débat légitime…

Enfin, les réseaux sociaux ne sont guère le lieu où l’on convainc ses collègues, rappelle judicieusement le guide pratique interne à destination des structures CFDT (syndicats, fédérations, régions, etc.) : « Rares sont celles et ceux que vous réussirez à faire adhérer à vos positions si elles ou ils ne sympathisent pas déjà
et si vous ne prenez pas le temps de la discussion dans la vraie vie. »