“Vieillir n’est pas une punition !”

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La force de l’âge

À 70 ans, Laure Adler, essayiste, romancière, productrice, vient de publier La Voyageuse de nuit, « une description subjective de ce que vieillir veut dire et un cri de colère contre ce que la société fait subir aux vieux ». Rencontre.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 05/02/2021 à 10h05

Laure Adler est journaliste, essayiste et productrice.
Laure Adler est journaliste, essayiste et productrice.Sébastien Calvet ©RÉA

Vous dites : « Je suis vieille, mais je suis contente d’être vieille. » Qu’est-ce qui vous réjouit dans cet âge de la vie ?

Quand on vieillit, il se produit une sorte d’allègement… Un allègement de nombreuses responsabilités et d’angoisses : généralement, on a éduqué ses enfants, c’est derrière soi… On a la joie d’avoir ses petits-enfants, joie qui n’est pas teintée de l’angoisse de leur éducation… On n’a plus non plus à s’angoisser à propos de notre avenir professionnel… C’est aussi une période de plus grande liberté par rapport aux convenances, à notre « moi social »…

La vieillesse permet un désencombrement de soi-même et des vanités qui nous ont tenus pendant longtemps. Cet allègement fait que l’on s’abandonne beaucoup plus aux joies les plus simples de l’existence : ravissement de regarder le ciel, la nature… On est davantage dans le présent, dans l’intensité du présent… Malheureusement, en vertu de cette dictature du jeunisme, que notre société pratique de manière scandaleuse, on nous serine depuis des années que vieillir est surtout synonyme de dégénérescence, d’altération… Comme si vieillir, c’était une punition ! Comme si c’était indécent, obscène. Mais non ! C’est un âge de la vie comme un autre, qui est inclus dans l’acte même de naître et d’être au monde.

Vous semblez avoir atteint un certain niveau de sérénité par rapport à votre âge… Ce n’est peut-être pas le cas de personnes très angoissées par la mort ?

Je n’aurai pas l’outrecuidance de dire que je me moque de la mort, pas du tout. Mais vieillir vous autorise aussi à vous dire que vous avez déjà vécu pas mal de choses, que la vie vous a donné tellement ! Surtout, j’ai eu trois amies très proches qui sont mortes jeunes. En partant, l’une d’elles m’a dit : « C’est un peu trop tôt »… Mes amies n’ont pas vécu le temps qu’elles auraient dû. Alors je veux vivre ce temps, profiter de ce temps qui m’est donné aussi pour cela.

Vous n’êtes donc pas de celles qui regardent leur vie avec nostalgie !

Certainement pas ! Se réfugier dans la nostalgie et se lamenter sur ce que l’on a été s’accompagne souvent d’une sorte de ressentiment : « Ah ! de mon temps, de mon temps »… Je déteste cette expression ! Il faut être de tous les temps, et ce n’était pas mieux avant. Et avoir le goût de l’avenir, continuer à avoir des projets ! Une vie, ce n’est pas la récapitulation de ce qu’on a fait, c’est plutôt l’attente de ce qui peut se produire. Donc se projeter dans le lendemain.

Vous dites également que la vieillesse est la période de la vie où les inégalités se révèlent plus criantes. Inégalités sociales, donc, mais aussi inégalités entre les hommes et les femmes. Vous parlez même de « double peine » pour les femmes.

Oui, « les hommes mûrissent et moi je vieillis », disait Simone Signoret en parlant d’Yves Montand. En effet, les femmes ne sont pas traitées de la même manière que les hommes : la société nous périme plus vite, et cela me révolte. Les femmes sont davantage « invisibilisées » que les hommes. Il existe une opposition de plus en plus violente dans la représentation des âges dans les médias, notamment sur les réseaux sociaux, où les canons de beauté « bimbo » poussent à considérer qu’à 22 ou 25 ans, vous êtes vieille ! Or la vieillesse peut définir une forme de beauté qui est plus forte que la jeunesse. Chaque ride a une histoire, dessine un paysage, géographique et mental, qui retrace toutes les émotions, inscrit tous les événements de la vie. C’est beaucoup plus intéressant qu’un visage poupin et lisse.

Votre livre, La Voyageuse de nuit (Grasset), est un ouvrage qui milite pour plus de reconnaissance de la place et de la dignité des personnes âgées dans notre société. Par quels moyens ?

Il est grand temps d’en finir avec la mise au rebut et la relégation sociale des personnes âgées, au nom d’impératifs économico-sociaux d’une société qui a pris la jeunesse comme valeur de modèle pour l’existence entière. Il faut repenser, dans tous les domaines, une complémentarité des âges, permettre le mélange, l’entraide entre les générations, pour qu’elles s’apprivoisent de nouveau.