Arte et la CFDT, c’est pas du cinéma !

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iconeExtrait de l’hebdo n°3773

Arte et la CFDT, ça fait bientôt trente ans. Un couple solide, mais qui a déjà traversé quelques tempêtes. D’ailleurs, la lune de miel est aujourd’hui bien loin…

Par Claire Nillus— Publié le 13/04/2021 à 12h00 et mis à jour le 14/04/2021 à 09h22

Arte, qui fêtera prochainement ses 30 ans, occupe une place à part dans le paysage audiovisuel européen. La CFDT y est implantée depuis la création de la chaîne franco-allemande.
Arte, qui fêtera prochainement ses 30 ans, occupe une place à part dans le paysage audiovisuel européen. La CFDT y est implantée depuis la création de la chaîne franco-allemande.© Syndheb

Arte (dont le siège et la production sont situés à Strasbourg) a enregistré des records d’audience depuis 2019, la CFDT aussi. Aux dernières élections elle a remporté près de 62 % des voix. « Paradoxalement, plus la chaîne se développe, plus nous devons veiller sur les salaires et le temps de travail car les financements publics, eux, ne suivent pas, résume Samuel Bernardeau, délégué syndical d’Arte GEIE (groupement européen d’intérêt économique). Notre forte représentativité dans l’entreprise s’explique par le fait que nous avons négocié, dès la création de la chaîne, des accords importants et que nous montons régulièrement au créneau pour les défendre. »

La CFDT présente dès les débuts d’Arte

En 1993, la section CFDT, représentée par Jacques Ricau, s’impose comme une évidence dans une entreprise franco-allemande toute neuve codirigée par les deux pays, installée en Alsace et régie par le code du travail français. L’une des particularités du GEIE Arte était d’employer des salariés allemands représentés par le syndicat allemand IG Medien (devenu ver.di) et le DJV (Deutscher Journalisten-Verband), syndicat allemand de journalistes. Ces deux syndicats ne pouvant être représentatifs sur le sol français, il fallait un contrepoint français pour les salariés de l’Hexagone. Fervente alliée de la cogestion à l’allemande, la CFDT a naturellement rempli cette mission dès les débuts de la chaîne. Pour les premières élections de 1993, elle a été rejointe par d’autres organisations syndicales : le SNJ (Syndicat national des journalistes), le SRCTA-Unsa (Syndicat des réalisateurs, créateurs et collaborateurs du cinéma, de la télévision et de l’audiovisuel) puis, plus tard, par la CGT, qui n’est plus représentative aujourd’hui.

« Pendant quinze ans, la vie syndicale à Arte a été remuante mais aussi constructive et productive », estime Samuel Bernardeau. Pourtant, lorsqu’il prend son mandat, en 2017, il se souvient d’un « dialogue social déjà devenu très difficile. Comme ailleurs dans l’audiovisuel public, les directions cherchaient à rogner des accords qu’elles jugeaient trop avantageux ». Il se lance alors dans une campagne de communication efficace (en deux langues !) assortie d’une liste renouvelée en vue des élections au comité social et économique (CSE) : parité totale, intégration de candidats plus jeunes et de salariés allemands (même si ces derniers n’étaient pas syndiqués) mais aussi d’intermittents et de pigistes. « C’est prévu dans nos accords, intermittents et pigistes peuvent se présenter aux élections professionnelles et siéger au CSE, souligne Jacques Avalos, intermittent lui-même, chef monteur et élu au CSE. Il y a entre 150 et 200 intermittents et pigistes ici, il faut qu’ils puissent être associés aux décisions. » Bilan : cette liste très complète a suscité un grand nombre de votes et conforté la CFDT dans son rôle.

Des valeurs communes… pas forcément partagées

« La CFDT a des valeurs communes avec l’esprit d’Arte, qui œuvre pour l’ouverture aux autres cultures, la lutte contre les discriminations, la liberté de penser indépendamment de la volonté d’acteurs financiers ou publicitaires ; en somme, une certaine idée du progrès social », poursuit Samuel. « Malheureusement, la politique RH de la maison reste en deçà des valeurs que la chaîne prône à l’extérieur. » Et de citer l’exemple d’une réunion du comité d’entreprise au cours de laquelle la section avait loué les bonnes pratiques d’un documentaire sur le bien-être au travail diffusé par la chaîne. « Nous nous sommes heurtés à un refus catégorique de la direction de les mettre en œuvre au sein de l’entreprise. Certes, nous avons un accord QVT, mais il est largement perfectible », regrette-t-il.

“Nous entendons toujours la même petite musique sur le thème ‘vous coûtez trop cher par rapport aux jeunes que nous pourrions recruter’.”

Samuel Bernardeau, délégué syndical d’Arte GEIE (groupement européen d’intérêt économique)

Autre exemple : en 2018, la direction dénonce l’accord salarial négocié en 1997 (largement inspiré par la convention collective de l’audiovisuel public). Un choc pour les organisations syndicales d’autant que, depuis, aucune négociation à ce sujet n’a pu aboutir. L’accord est prorogé jusqu’en 2022 mais les désaccords demeurent et le bras de fer se poursuit. De même, l’accord sur les 35 heures obtenu en 1999 est parfois remis en cause par les dirigeants (la gouvernance d’Arte GEIE est renouvelée tous les quatre ans) – encore récemment par un rapport des contrôleurs aux comptes. « Nous entendons toujours la même petite musique sur le thème “vous coûtez trop cher par rapport aux jeunes que nous pourrions recruter”. »

Un énorme travail pour le CSE

Si la fusion des instances et la création du CSE ont été largement dénoncées comme un frein au dialogue social de qualité, pour la CFDT d’Arte, c’est la double peine : des réunions fleuves d’où découlent des procès-verbaux de 55 pages en deux langues… à rédiger trois fois : une version bilingue, une autre entièrement réalisée dans la langue officielle du CSE (le français) puis sa traduction en allemand. « C’est d’une extrême lourdeur administrative, et nous avançons au ralenti malgré nous », commente Samuel. Il aura ainsi fallu deux ans de discussions afin de pouvoir mettre en place un plan d’intégration des intermittents et pigistes. Ce texte, important, permet de les intégrer à la masse salariale s’ils le souhaitent et de fidéliser les autres. Car ceux qui préfèrent rester intermittents conservent intégralement leur volume annuel d’heures. C’est un pacte respectueux des personnes qui collaborent avec la chaîne depuis très longtemps et connaissent parfaitement la maison et son niveau d’exigences.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

« En revanche, le plan étant acté pour dix ans, il gèle les embauches jusqu’en 2029. Nous savons que nous allons devoir produire plus avec moins de ressources car les contributions des États sont en baisse. » C’est là le drame d’une chaîne gratuite, talentueuse et sans publicité : il y a trente ans, personne ne croyait vraiment à l’avenir d’Arte, ovni culturel bilingue décalé et élitiste. Aujourd’hui, elle n’a pas d’autre choix que de se développer encore plus à l’antenne, sur le numérique et les réseaux sociaux… sans moyens supplémentaires. C’est ce qui s’appelle être victime de son succès.