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Pouvoir d'achat : le grand écart

Ils espéraient un redémarrage de l’économie salvateur, mais celui-ci ne l’a été que partiellement. Nombre de secteurs ont du mal à retrouver leur rythme passé, ce qui joue sur le niveau de vie et les nerfs de millions de Français. Entre diminution des ressources et incertitudes quant à l’avenir, les salariés sont dans l’expectative. Portraits croisés.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 21/12/2020 à 13h29

Ça ressemble à une zone de turbulences. Des petites secousses qui font vaciller l’appareil, mais que l’on parvient à stabiliser. « Les premières semaines, c’est comme ça que nous avons vécu la crise de la Covid. Puis le trou d’air est arrivé », résume Julien Ritter, concepteur 3D dans une boîte d’événementiel.

Il est habitué à réaliser des stands pour les salons internationaux, mais le confinement a stoppé toute programmation d’activité. « Notre boss nous a d’abord dit qu’on redémarrerait en juillet, mais il a fallu rapidement se faire une raison. » D’annonces gouvernementales en textes réglementaires, l’événementiel s’est retrouvé au rang des secteurs protégés, dont l’activité, même partielle, ne peut pas reprendre. « Le stand, c’est terminé pour 2020 », lâche, amer, ce trentenaire en chômage partiel à 100 % depuis la mi-mars.

Comme lui, 8 millions de salariés ont été mis au chômage partiel au début de la crise sanitaire. À la fin de l’été, ils étaient encore 1,3 million. Passé le contrecoup de l’annonce, et les incertitudes qui vont avec, cette situation persistante se mesure aujourd’hui par une baisse du pouvoir d’achat. Karim Djeffal, technicien au service client d’Air France, en sait quelque chose : « De 100 % d’activité en mars, on est passé à zéro en avril et mai. » Le système de rémunération étant calculé sur l’activité du mois précédent, le salaire d’avril a été quasi complet. Puis la douche froide. « Moins 700 euros nets, multiplié par deux, ma femme étant elle aussi salariée d’Air France. » Parce qu’au chômage partiel, indemnisé à hauteur de 84 % du salaire net jusqu’au 1er novembre, le salarié doit dire adieu à ses différentes primes et autres majorations (heures de nuit…).

Baisser sa consommation s’avère particulièrement difficile quand le budget est déjà serré. Serveuse à Dijon, Marianne Brille élève seule sa fille de 11 ans, avec un salaire de 1 800 euros. Après ces quelques mois de chômage forcé, toutes les économies qu’elle avait se sont envolées. « J’ai décidé de ne pas toucher à ma carte bleue, à part pour les courses. On ne sait pas ce qui va arriver le mois prochain, et ces passages successifs en zone rouge écarlate ne sont pas pour me rassurer », glisse-t-elle. Jusqu’alors, elle s’est refusée à retourner vivre chez ses parents, pour ne pas avoir à montrer à sa fille qu’elle n’y parvient plus. « Aujourd’hui, je n’exclus plus cette option. Il faut savoir ranger sa fierté de temps en temps. »

Quelle option choisir ?

Face à la persistance de la crise, quelle option choisir ? Certains attendent que l’activité redémarre, tout en voyant dangereusement se rapprocher la seconde vague. D’autres pensent déjà à se reconvertir, persuadés que cette crise impactera durablement leur secteur d’activité.

Julien est de ceux-là : « Depuis quelque temps, j’écoute avec attention ce qui est discuté sur les transitions professionnelles. Après tout, à mon âge, c’est le moment de commencer une deuxième vie professionnelle. J’aurais juste aimé choisir le moment, et non que ce soit un virus qui me l’impose. »

Chez Air France, les 40 000 salariés attendent de voir ce qui ressortira de la négociation sur l’activité partielle de longue durée (APLD), que la CFDT appelle de ses vœux. Les premières rencontres entre la direction et les syndicats ont eu lieu fin juillet, et pourraient aboutir à un accord applicable début novembre. « Il faut pouvoir appliquer le dispositif à toutes les catégories de personnels (pilotes, hôtesses et stewards, mais aussi personnels au sol), car certains secteurs ont encore une activité très faible, de l’ordre de 20 % », revendique Karim. Avec un accord de type APLD, les salariés d’Air France toucheraient, pour les heures non travaillées, 84 % de leur salaire net, soit davantage que si l’entreprise restait sous le régime de chômage partiel classique. Une bouffée d’oxygène alors que la compagnie peine à voir son activité redécoller.

Chez Ricoh, le choix de l'activité partielle pour maintenir l'emploi

Soulagés, mais attentifs. Les 2 000 salariés de l’entreprise Ricoh bénéficient depuis le 1er octobre de l’accord d’activité partielle de longue durée (APLD), signé fin août par trois syndicats (CFDT, CFE-CGC et FO). Alors que le secteur de l’impression électrophotographique souffrait d’une baisse d’activité structurelle, «la crise a considérablement accéléré le processus, explique Jean Tortella, délégué syndical CFDT. Les PSE s’enchaînent autour de nous. Nous, nous avons fait le choix de l’APLD pour sauver l’emploi.»

Ici, aucun licenciement économique ne pourra avoir lieu et les salariés bénéficieront d’une rémunération de 100 % pendant toute la durée de validité de l’accord, soit jusqu’en mars 2021. «Sans cela, la direction aurait pu appliquer l’accord de branche de la métallurgie, moins protecteur financièrement. En cette rentrée sociale et économique compliquée, c’est un soulagement pour beaucoup de salariés», insiste la CFDT, qui a obtenu qu’une partie de l’activité partielle puisse être prise, au choix, en journée pleine ou en demi-journée – les indemnités de repas n’étant pas versées en cas de demi-journée, ce qui aurait représenté une baisse de pouvoir d’achat conséquente pour certains salariés. En contrepartie, les salariés doivent renoncer à cinq jours de RTT sur l’année.

Les salariés non cadres qui refuseraient se verraient appliquer une indemnisation de 84 % de leur salaire net comme le prévoit le cadre légal pour l’APLD. Enfin, la direction s’est engagée à ouvrir une négociation sur l’intéressement et la participation à l’issue de l’accord. Le temps d’y voir plus clair.