L’asile normand

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Migrants : France, terre d’écueils

L’Algérie, le Maroc et, enfin,la France. À l’image de nombreux demandeurs d’asile, Yamna, Honoré et leurs quatre enfantsont pris tous les risques dans l’espoir d’un avenir meilleur. Accueillie à Louvigny, un petit village du Calvados, cette famille tente de se reconstruire avec l’aide des bénévoles et le soutien de la mairie. Rencontre.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 02/04/2021 à 08h00

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© Cyril Badet

1. Association nationale des villes et territoires accueillants. Ses membres considèrent que leur territoire peut devenir un refuge pour tous ceux et toutes celles qui ont besoin d’être mis à l’abri. L’association compte 38 villes et villages, deux métropoles, trois régions et deux départements.

Liberté, égalité, fraternité & Louvigny. Dans ce village normand de 2742 âmes, la devise républicaine gravée sur le fronton de la mairie prend tout son sens. Depuis 2016, la commune (membre de l’Anvita1 ) accueille des personnes en exil. « Nous avons une forte tradition de solidarité, insiste le maire divers gauche, Patrick Ledoux. Entourée par les rivières Orne et Odon, la commune est chaque année confrontée à de fortes crues, et des centaines de foyers se retrouvent régulièrement inondés. On sait donc ce que ça signifie, aider les autres. »

Alors quand éclate ce que l’on appelle communément la « crise des réfugiés », l’édile apporte son soutien au Collectif loupiacien d’aide aux migrants (Clam) et facilite l’arrivée d’une famille irakienne. Aux rares voix qui s’opposent, la municipalité répond par la pédagogie. « Notre rôle, c’est d’expliquer ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons, résume Louis Lebocey, élu municipal chargé de la solidarité internationale. La peur de l’inconnu… On avait entendu les mêmes horribles propos avant l’arrivée des logements sociaux. Pourtant, tout se passe bien. » Pour faire tomber les barrières, les élus misent sur la convivialité. Évènements culturels, musicaux ou culinaires, « chacun apporte quelque chose à l’autre ». « Ce n’est plus possible d’entendre que des milliers de personnes meurent en tentant de rejoindre l’Europe », ajoute Martine Renaud, coprésidente du Clam. Depuis cinq ans, ce sont ainsi dix familles qui ont été soutenues et accompagnées.

(De g. à dr.) Martine Renaud, coprésidente du Clam  – Honoré – Patrick Ledoux, maire 
de Louvigny – Yamna – Louis Lebocey, élu municipal chargé de la solidarité internationale.
(De g. à dr.) Martine Renaud, coprésidente du Clam  – Honoré – Patrick Ledoux, maire de Louvigny – Yamna – Louis Lebocey, élu municipal chargé de la solidarité internationale.© Cyril Badet

Avoir un travail et vivre normalement

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

Yamna (35 ans) et Honoré (50 ans) sont arrivés en France en 2018 après un long périple (lire ci-dessous) avec leurs enfants de 14, 12 et 6 ans (une petite dernière est née en France il y a deux ans). Les deux garçons sont scolarisés à Caen et leur fille de 6 ans fréquente l’école de Louvigny. Ils ont des amis et des projets. « L’un aimerait devenir policier, sourient les parents. Ça se passe bien pour tout le monde. C’est beaucoup de soulagement. Nous venons de très loin… »

Parents comme enfants restent toutefois traumatisés par ce qu’ils ont vécu et bénéficient d’un accompagnement psychiatrique qui leur permet de mettre des mots sur leurs maux. « J’ai cru devenir fou », confie Honoré. Aujourd’hui, le couple souhaite simplement être régularisé, mener une vie normale et pouvoir travailler. « On aimerait pouvoir se projeter dans l’avenir. » En attendant, ils s’engagent… pour les autres. Honoré est bénévole au Secours populaire et Yamna fait office de traductrice arabe-français auprès d’autres migrants dans leurs démarches administratives ou rendez-vous médicaux. « Ma famille, c’est ce village et ce sont ces habitants qui nous tendent la main », poursuit Yamna. « Je veux mourir à Louvigny, poursuit Honoré. Je me sens enfin chez moi ici. Nous n’avons plus à fuir. Nous n’avons plus à nous cacher. »

Des mots qui renforcent l’engagement de Patrick Ledoux. « En tant qu’élu local, c’est tout simplement notre mission, résume celui qui reçoit systématiquement les nouveaux arrivants en mairie. Nous savons pourquoi nous nous engageons au côté des bénévoles. Nous savons pourquoi nous y mettons autant d’énergie, parce qu’au bout, il y a des familles dont l’objectif est de vivre à Louvigny. »

La traversée de la Méditerranée

Lui est chrétien et vient du Cameroun, il a quitté son pays pour l’Algérie parce qu’il était menacé par des milices locales.
Elle est algérienne et musulmane. Ils se sont rencontrés il y a plus de quinze ans. Elle s’est convertie. Une décision que la famille de Yamna condamne violemment. « Nous n’avions pas d’autres choix que de partir », résume Honoré. Ils déménagent à une dizaine de reprises, à travers l’Algérie, en vain. « Ils nous ont toujours retrouvés. »

Les menaces, les humiliations, les passages à tabac se succèdent. Jusqu’à ce jour de 2018 où leur maison est incendiée. Leur fils aîné est brûlé pendant l’attaque. La famille abandonne tout derrière elle, leur société de jardinage et de nettoyage, leur domicile… et rejoint le Maroc. Avec un objectif : la France. Quoi qu’il en coûte. Avec d’autres, malgré les risques, ils embarquent avec leurs trois enfants sur un Zodiac® pour l’Espagne. Mais, leur frêle embarcation chavire. Il faudra qu’un bateau croise miraculeusement leur route pour qu’ils survivent. « Tous n’ont pas eu notre chance, se souvient Honoré. Malgré l’épreuve, la famille retente sa chance. Nous préférions échouer et mourir que de ne pas essayer. » La troisième tentative fut la bonne.