L’impossible débat

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Migrants : France, terre d’écueils

La crise humanitaire de 2015 a mis sur le devant de la scène la question des migrants. Six ans plus tard, la France peine toujours à se donner les moyens d’intégrer sereinement une population étrangère qui fuit la guerre ou la famine.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 02/04/2021 à 08h00

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© RÉA

Août 2015. Face à l’afflux des populations qui fuient le conflit syrien depuis quelques mois, la chancelière allemande Angela Merkel décide d’accueillir en masse ces réfugiés qui ne peuvent pas tous rester en Grèce, et sont d’ailleurs déjà sur la route des Balkans. Une décision historique, résumée en une phrase qui restera dans les livres d’histoire : « Wir schaffen das ! » (Nous allons y arriver !).

En France, ce geste de solidarité internationale est observé avec admiration ou crainte, c’est selon. Des associations se mobilisent et appellent à prendre part à cet effort, des communes s’organisent pour mettre des locaux à disposition, tandis que le gouvernement fait pression à Bruxelles pour tenter de répartir l’accueil dans l’ensemble des pays de l’Union, afin de soulager l’Italie et la Grèce, en première ligne face à la crise. Mais cet élan de générosité retombe assez vite.

L’Europe est incapable de trouver un consensus et signera in fine un accord avec la Turquie quelques mois plus tard pour stopper les migrants à ses frontières en échange d’une aide financière.

”La France n’a pas encore tiré les leçons de 2015 […] Ce sont toujours les logiques de dissuasion des arrivées qui prédominent.”

Pascal Brice, ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) et président de la Fédération des acteurs de la solidarité.

Presque six ans ont passé. Les chiffres (lire ci-dessous) montrent que la France n’a pas accueilli tant de réfugiés et que leur insertion dans la société est en bonne voie, mais la question migratoire reste toujours aussi difficile à aborder sereinement. Des dispositifs existent pour les personnes qui ont obtenu l’asile, et le travail des associations est remarquable, mais il ne s’agit que d’une petite partie des migrants qui arrivent sur le sol français. « La France n’a pas encore tiré les leçons de 2015, résume Pascal Brice, ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) et président de la Fédération des acteurs de la solidarité. Ce sont toujours les logiques de dissuasion des arrivées qui prédominent. Une erreur à tout point de vue, car cette logique provoque des situations insupportables pour les personnes qui les vivent et alimente le sentiment de désordre dans l’opinion », regrette-t-il.

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Sources : Eurostat et ministère de l’Intérieur

Des politiques frileuses

Par conviction ou tétanisés par ce qu’ils supposent de l’opinion publique, les politiques refusent en effet de détendre les règles qui permettraient d’accueillir davantage de travailleurs étrangers en France, entraînant des situations intenables. Sans possibilité de migrer pour raisons économiques, les étrangers se tournent vers le droit d’asile pour obtenir des papiers alors même qu’une majorité sera déboutée car ne répondant pas aux critères. Et pendant les mois et parfois les années que dure la procédure, rien n’est vraiment prévu pour leur intégration.

« La France doit être à la hauteur du premier accueil, insiste Delphine Rouilleault, directrice générale de France terre d’asile. L’intégration doit se faire en amont de la remise du titre de séjour, sinon on perd un an, deux ans… Une période pendant laquelle les migrants sont livrés à eux-mêmes, dans des camps de fortune, contraints de travailler au noir. On les fragilise encore plus. Aujourd’hui encore, un demandeur d’asile sur deux n’est pas hébergé. »

Même constat du côté de la CFDT, qui milite pour que les demandeurs d’asile aient davantage la possibilité de travailler le temps que leur dossier soit instruit. « Il faut en finir avec les situations d’indignité, de non-droit, qui se multiplient dans notre pays pour des femmes, des enfants et des hommes qui attendent d’être pris en charge dans les dispositifs administratifs, insiste Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT. Par ailleurs, le maintien de travailleurs dans l’illégalité est un contresens. Loin de les affranchir des filières mafieuses de la migration, cela les en rend plus dépendants. Au lieu de détendre le marché de travail, cela le déséquilibre en enkystant des salariés dans la dépendance vis-à-vis de leur employeur, dans des secteurs où la dureté des conditions de travail requiert au contraire des travailleurs en capacité de s’exprimer, de revendiquer, de négocier. »

Sortir du cadre partisan

Pourtant, quand la France se donne les moyens d’agir, les résultats sont là, comme le montrent les exemples de ce dossier. « Quand les moyens sont donnés aux acteurs, le bilan est positif. On est très très loin du fantasme qui peut circuler sur les migrants… », souffle Delphine Rouilleault. Pour Matthieu Tardis, chercheur au centre migrations et citoyenneté de l’Institut français des relations internationales (Ifri), « les politiques doivent impliquer et sensibiliser davantage la société à l’accueil des migrants ».

Un point de vue partagé par Damien Carême, député européen EELV et président de l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita) : « Notre pays accueille très peu de migrants, mais on en parle toujours comme d’un problème. Soyons clairs, il n’y a pas d’appel d’air comme le prétendent certains. Cela n’existe pas. La France peut et doit intégrer celles et ceux qui fuient le terrorisme, le changement climatique, la dictature, les violations des droits de l’homme, mais aussi simplement ceux qui le souhaitent. » Comment ? « Avec du courage politique, en arrêtant de reprendre le discours de l’extrême droite et en le déconstruisant », insiste l’élu.

À propos de l'auteur

Guillaume Lefèvre
Journaliste

Pour sortir par le haut de cette situation, la CFDT appelle à mettre tout le monde autour de la table, les partis politiques comme les acteurs sociaux afin de sortir du strict cadre partisan. « Voilà des années que les gouvernements successifs partent d’un postulat selon lequel l’affichage d’une politique migratoire restrictive à l’égard des droits des migrants est la seule que l’opinion pourrait entendre, et l’unique façon de gagner des voix sur l’extrême droite. Ce postulat est un contresens, qui relègue certains enjeux prioritaires au second plan, et prive les Français de la parole de raison et du débat sincère qu’ils méritent », alertait déjà la CFDT en 2019 dans une tribune signée avec le Forum réfugiés, France terre d’asile, La Cimade, le Secours catholique et la Fondation Abbé Pierre.

Deux années plus tard, la situation n’a guère évolué et l’approche de l’élection présidentielle n’arrange pas les choses. La crise sanitaire, particulièrement violente pour les personnes sans droits, invite pourtant à ne pas se dérober.