Maxam Tan : “Nous sommes restés faire le job quand la direction quittait le navire”

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iconeExtrait de l’hebdo n°3774

Depuis des mois, les 72 salariés de Maxam Tan, entreprise spécialisée dans la production d’ammonitrate, gèrent seuls la destinée de leur usine, vouée à la fermeture dans les prochaines semaines. Leur esprit de responsabilité a permis d’éviter le pire. La direction du groupe MaxamCorp, elle, pratique la politique de la chaise vide.

Par Emmanuelle Pirat— Publié le 20/04/2021 à 12h00

L’ammoniac stocké dans une telle cuve permettait à l’usine de Maxam Tan de produire de l’ammonitrate, utilisé dans la fabrication d’engrais ou d’explosifs.
L’ammoniac stocké dans une telle cuve permettait à l’usine de Maxam Tan de produire de l’ammonitrate, utilisé dans la fabrication d’engrais ou d’explosifs.© Stéphane Audras/RÉA

C’est une réelle bouffée d’oxygène qu’ont d’obtenu les salariés de Maxam Tan, usine située à Mazingarbe (Pas-de-Calais) qui produit de l’ammonitrate. Le 13 avril, le tribunal de commerce de Lille Métropole a accordé une nouvelle prolongation d’activité de trois mois de ce site classé Seveso seuil haut, « le temps de finir correctement le boulot », indique la déléguée syndicale CFDT Virginie Govaert, également responsable environnement du site.

Car depuis qu’a été prononcée la mise en liquidation judiciaire du site, le 13 janvier, c’est une course contre la montre qui s’est engagée pour vider la « sphère », une immense cuve où sont habituellement stockées plus de 1 000 tonnes d’ammoniac. Or, à la mi-février, il y avait encore quelque 580 tonnes à vider. Un volume bien trop élevé, estimaient alors les 72 salariés, pour pouvoir mettre en sécurité d’ici à la date de fermeture définitive du site, initialement prévue à la mi-avril.

“Nous, les salariés, nous sommes restés jusqu’au bout pour faire le job ; nous avons assuré notre contrat alors même que nous savions que ça se terminerait par une fermeture et des licenciements. Mais eux, ils ont rompu le contrat. On a dû se démener et se débrouiller seuls.”

Virginie Govaert, déléguée syndicale CFDT

Si la décision du tribunal de commerce est « une satisfaction et un soulagement » pour les salariés, elle n’apaise en rien leur colère et leur ressentiment face à la direction espagnole du groupe MaxamCorp, qui, depuis des mois, pratique la politique de la chaise vide. « Nous, les salariés, nous sommes restés jusqu’au bout pour faire le job ; nous avons assuré notre contrat alors même que nous savions que ça se terminerait par une fermeture et des licenciements. Mais eux, ils ont rompu le contrat. On a dû se démener et se débrouiller seuls », s’énerve Virginie Govaert.

La politique délétère menée par la direction

Du haut de ses 29 ans, elle gère depuis des mois une situation « incroyablement stressante » avec une « pression psychologique très forte ». Depuis la mise en liquidation, la direction a en effet quitté le navire, laissant la main aux administrateurs judiciaires désignés par le tribunal de commerce et aux seuls salariés. La direction est aussi soupçonnée par les salariés d’avoir joué d’hypocrisie dans la recherche d’un repreneur du site, dont la production de nitrate d’ammonium industriel a été stoppée en juin 2020. La direction a-t-elle tout fait en vue de trouver un repreneur ou aurait-elle savonné la planche ? Le seul candidat à la reprise – un industriel anglais – a jeté l’éponge en octobre 2020. « Cela a été compliqué psychologiquement, tous ces hauts et ces bas, l’espoir de trouver un repreneur puis la déception… », indique Virginie.

Le sens des responsabilités des salariés

Pendant tout ce temps, avec le sentiment des salariés d’être abandonnés à leur sort, la situation aurait pu dégénérer. « Le danger, c’est la montée en pression de l’ammoniac. En cas de fuite, il y a un risque de formation d’un nuage toxique. » Dans les années 2000, les salariés de Cellatex avaient menacé d’utiliser les matières inflammables de leur usine pour créer le rapport de force… Mais les Maxam ne sont pas les Cellatex.

« Nous avons su garder le sens des responsabilités et trouver d’autres voies de passage », résume Virginie. Sur le site et pendant ces mois de bataille, d’interpellation des élus, des cabinets (du ministère de l’Industrie, du conseil régional des Hauts-de-France, etc.) et des médias, « on s’est vraiment serré les coudes ». L’équipe régionale CFDT, qui a accompagné la jeune femme par ses conseils et son expertise, souligne d’ailleurs l’esprit de responsabilité des salariés.

“On veut tourner la page”

Mais un ultime rebondissement vient de raviver la colère des salariés : le 14 avril dernier, la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (Dreets, anciennement Direccte) a refusé d’homologuer le PSE en raison d’irrégularités dans la procédure. Parmi les irrégularités constatées, la Dreets relève que le CSE n’a pas été formellement consulté et n’a en conséquence pas émis d’avis sur la situation économique de l’entreprise dans le cadre de la liquidation. Pour les salariés, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. « Cela fait des mois que l’on tient bon mais là, franchement, on n’en peut plus. On veut tourner la page, passer à autre chose. »

Cet ultime épisode va rallonger la procédure d’une semaine. Mais sur le fond des mesures prises à travers ce PSE, ce délai supplémentaire ne change rien : il est jugé toujours aussi « minable » par les salariés, car il se limite au strict minimum, la direction espagnole de Maxam ayant refusé de négocier quelque mesure de dotation supplémentaire que ce soit, qu’il s’agisse de mesures d’accompagnement ou de formation.

Obtenir réparation du préjudice subi

À propos de l'auteur

Emmanuelle Pirat
Journaliste

Pour l’instant, sur les 72 salariés, seuls une petite vingtaine aurait retrouvé un contrat. Et l’enveloppe proposée par MaxamCorp à chaque salarié en guise de transaction (25 000 euros bruts) afin d’éviter toute procédure ultérieure risque de ne pas suffire à éteindre la volonté de certains d’en découdre sur le plan juridique. « Pour obtenir réparation du préjudice moral subi. » Une association, MazMax, s’est d’ailleurs créée tout récemment. Les MazMax ont su tenir bon dans la tempête… et n’ont sans doute pas dit leur dernier mot.