“Nous avions l’impression de vider la mer avec une petite cuillère”

À la tête des Décodeurs du journal Le Monde depuis 2014, le journaliste Samuel Laurent a fini par jeter l’éponge. Utilisateur enthousiaste de Twitter jusqu’à l’addiction, « petit justicier du réseau » contre les diffuseurs d’intox comme il le dit lui-même, il a quitté son activité de vérificateur après avoir été victime de torrents d’injures, de mises en cause et d’attaques personnelles jusqu’à frôler le burn-out. Il vient de publier J’ai vu naître le monstre – Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? (Éditions Les Arènes).

Par Claire Nillus— Publié le 01/05/2021 à 06h00

À la tête des Décodeurs du journal Le Monde depuis 2014, le journaliste Samuel Laurent a fini par jeter l’éponge. Il vient de publier
À la tête des Décodeurs du journal Le Monde depuis 2014, le journaliste Samuel Laurent a fini par jeter l’éponge. Il vient de publier© Philippe Quaisse

« Au départ, évoluer sur Twitter et en maîtriser les codes était une source d’amusement et de fierté », écrit Samuel Laurent dans un livre1 où il raconte comment il s’est brûlé sur la twitto­sphère. Journaliste passionné par les technologies numériques, il voit dans la popularité croissante des réseaux sociaux une nouvelle donne en matière d’échange d’idées et se spécialise très tôt sur le Web. Lorsqu’on lui propose d’intégrer le blog des Décodeurs du Monde, il s’y engage avec zèle, convaincu que s’intéresser aux faits, aux contradictions, « chercher la petite bête et les retournements de veste des politiques » est la bonne direction vers « un journalisme plus à l’écoute de son public, plus tourné vers le fond que vers la forme ».

Lutter contre la désinformation

La rubrique « Les Décodeurs », créée en 2014, emploie sept personnes pour lutter quotidiennement contre la désinformation. La fine équipe relève des images trompeuses de migrants, de fausses citations de politiques, des infox sur la santé publique, donnant tort à des tas de gens, à des tas de camps, de l’extrême droite aux Insoumis, en passant par le PS, LR, LREM, les tenants du complot sioniste, ceux du « grand remplacement », etc. Mais la créature a échappé à son créateur : les conditions pour une conversation de qualité n’étant pas réunies sur ce réseau, « c’est la grammaire du clash » qui prévaut. Et tandis que les Décodeurs scrutent à longueur de journée chiffres et tableaux afin de vérifier de fausses annonces sur la baisse du chômage ou le temps de travail en Europe, sites, blogs et faux médias pullulent sur les réseaux. 

« Nous avions l’impression de vider la mer avec une petite cuillère », raconte Samuel Laurent. Au départ, un harcèlement sur le réseau social se chiffrait en quelques dizaines de messages injurieux ; désormais, il se compte en milliers de messages diffamatoires, « une fréquence industrielle », parfois automatisés par des agences spécialisées et des usines à trolls [individu qui vise à générer des polémiques]. La tâche des Décodeurs se complique : comment enquêter sur de faux profils ?

En plaçant tout le monde au même niveau dans le débat, Twitter décrédibilise les médias

1. Dans La Société ouverte et ses ennemis – L’ascendant de Platon (tome I). Éditions du Seuil, 352 pages.

À propos de l'auteur

Claire Nillus
Journaliste

Mais ce n’est pas tout. Les Décodeurs ont été attaqués de toutes parts au nom de la liberté d’expression : « Il nous était reproché d’être juge et partie : de quel droit un journal peut-il juger les autres médias ? » La question est loin d’être tranchée mais, en plaçant tout le monde au même niveau dans le débat, Twitter décrédibilise les médias. Sur le Web, le journaliste n’est qu’une voix parmi d’autres. Tout le monde peut émettre un jugement moral. Tout le monde a un avis sur tout. « Une chose est sûre : en donnant de la place aux rumeurs, même pour les démonter, on leur donne du crédit, poursuit l’auteur. D’où l’importance de s’interroger sur ses pratiques lorsque l’on est journaliste, on ne peut pas prétendre être un twitto lambda. » Aujourd’hui, Samuel Laurent a choisi de revenir à l’écriture au terme d’une descente aux enfers de plusieurs mois, « rétrospectivement assez prévisible », dit-il. Certes, sans Twitter, pas de #MeToo, pas de #BlackLivesMatter, pas de #MeTooIncest. Mais, écrit-il, la liberté d’expression doit être encadrée « par le droit, pas par la foule ». Il rappelle ainsi le paradoxe de la tolérance énoncé par le philosophe Karl Popper en 19451 : une société qui offre une tolérance sans limite risque d’être détruite par l’intolérant.